Le jardin de M. Toll

 

 

 

    On était samedi matin.

    Le soleil du mois d’avril dardait ses rayons à travers la fenêtre ouvert de la petite chambre, faisant briller sur l’étagère une collection de pin’s et de montres défectueuses. Des parfums de lavandes et d’acacias montaient par cette ouverture, imprégnant la pièce d’odeurs sauvages et agréables.

    Joseph s’était levé de bonne heure ce matin-là pour faire ses devoirs de classe, car il savait que plus vite ces derniers seraient terminés, plus vite il pourrait penser à autre chose...

    Penché sur son bureau, il était en train de tracer un trait à la règle, tellement concentré que cela lui déformait le visage. Il s’empara ensuite de son compas et dessina un demi-cercle. Puis, le reposant, il prit du recul pour considérer sa construction géométrique.

    Satisfait, il rangea la feuille quadrillée dans un de ses classeurs, puis mit celui-ci à l’intérieur de son cartable. Il rangea également ses stylos et son crayon dans la trousse, et plaça le compas dans sa boîte, de manière à que tout soit près pour le lundi.

    Voilà, pensa t-il, j’ai fait tous mes devoirs et j’ai rangé toute mes affaires, comme ça on ne pourra me faire aucun reproche.

    Depuis fort longtemps, Joseph avait compris que la vie en société était composée de règles. Des règles qu’il fallait, dans un premier temps, respecter au mieux, si on souhaitait avoir une plus grande liberté ensuite...

    Et sa liberté, en ce samedi matin, il venait à l’instant de la gagner... Il pouvait désormais faire ce qu’il voulait. Enfin, presque...

    Il consulta l’heure à sa grosse montre-bracelet qu’il avait gagnée l’année passée à la grande fête foraine.

    10h02, lut-il.

    Un nouveau sourire de satisfaction illumina son visage, car cela voulait dire qu’il avait deux heures devant lui... Deux heures avant la prochaine règle à respecter : s’attabler avec ses parents pour le repas de midi.

    Il sortit à la hâte de sa chambre, longea le couloir, ouvrit la porte menant au garage, et se mit à dévaler deux à deux les marches de l’escalier menant au garage.

    Là, il ouvrit le portail, puis, d’un bond, il l’enfourcha son vélo, et sans tarder, gagna l’extérieur...

    — Halte-là ! le héla sa mère lorsque Joseph passa à sa hauteur. (Elle était sur la terrasse en train d’étendre le linge de la semaine. Elle reposa dans la bassine le vêtement qu’elle tenait, puis s’avança vers lui.) Où vas-tu comme ça ? lui demanda-t-elle sur un ton suspect. Et tes devoirs ?

    — Terminés, m’an !

    — Tu en es bien sûr ?

    — Oui, sûr ! répondit Joseph qui s’impatienté sur son vélo.

    — Je vérifierai... lui dit-elle. Et gare à toi s’ils ne sont pas terminés.

    — C’est terminé, m’an. Je peux y aller maintenant ?

    — Oui, oui, tu peux y aller...

    Cela dit, Joseph se mit à descendre la petite allée.

    En voyant son fils s’éloigner, Josseline constata à quel  point il semblait heureux... Heureux et épanoui. Et elle se demanda bien pourquoi. Elle s’interrogea sur ce qui pouvait bien en être la cause...

    Elle et son mari avaient été très occupés ces derniers temps à cause des soucis financiers qu’avait connus leur petit commerce. Et, sans toutefois le délaisser, ils avaient consacré moins de temps à leur fils unique...

    Mais aujourd’hui, Josseline se rendait compte à quel point celui-ci avait changé... Elle réalisait à quel point il n’était plus le même petit garçon d’il y avait à peine quelques semaines.

    Quelques semaines ou quelques mois ? s’interrogea-t-elle.

    Elle ne pouvait le dire. Le temps paraissait s’étirer ou se contracter sans raison.

    Soudain, Josseline se souvint de quelque chose.

    Est-il possible qu’il se rende à nouveau chez ce... pensa-t-elle.

    — Attends un peu ! le rappela-t-elle en descendant à son tour l’allée.

    Joseph, qui s’apprêtait à franchir le portail, fit demi-tour à contrecœur, et revint vers sa mère en poussant son vélo sur le côté.

    — Où vas-tu, au juste ? lui demanda cette dernière lorsqu’ils furent à nouveau l’un en face de l’autre. Ne me dis pas que tu t’apprêtes encore une fois à aller déranger M. Toll ?

    — Mais m’man, je ne le dérange, protesta Joseph. Au contraire... M. Toll est très content de me voir. D’ailleurs, quand je repars, il me fait à chaque fois promettre de ne pas oublier de revenir le voir...

    — Peu importe, lui répondit Josseline. Tu ne devrais tout simplement pas aller si souvent chez lui.

    — Mais pourquoi ?

    — Parce qu’il est vieux et fatigué, lui expliqua sa mère. Il faut qu’il se repose... M. Toll n’a pas ton âge, tu sais. Et même s’il ne te le dit pas, tu dois tout de même l’embêter à aller le voir si souvent... Et puis, d’ailleurs, qu’est-ce que vous faites-vous tous les deux, au juste ? Vous faites quoi ensemble durant toutes ces heures ?

    — Nous jardinons, répondit simplement Joseph. Je peux y aller, maintenant ?

    — Oui, répondit Josseline, mais soit de retour dans une heure. Je ne veux pas que tu restes là-bas toute la matinée. Tu as compris ? 

    — Oui, m’man ! lança Joseph en remontant sur sa selle. A tout à l’heure !

    Il se mit à descendre une nouvelle fois l’allée, puis il franchit le portail et s’engagea sur la chaussée.

    Tandis qu’il longeait les habitations, il croisa, un peu plus bas dans la rue un voisin, M. Baudier, qui était en train de promener son chien.

    L’homme l’apostropha :

    — Où vas-tu donc, mon grand ? lui demanda-t-il. (Freinant des deux roues, Joseph se résolut à s’arrêter.) Je parie que tu vas une nouvelle fois rendre visite à ce M. Toll, continua l’homme en s’adressant à Joseph qui se trouvait à quelques mètres de lui. C’est bien ça ? Mais qu’est-ce que vous faites tous les deux ? J’ai entendu dire que vous jardinez... Est-ce que c’est vrai ?

    — Oui, répondit Joseph.

    — Ah ? Et vous faites pousser quoi ? Des radis ? Des haricots verts, peut-être ?

    — Non, répondit Joseph.

    — Non ? répéta le voisin. Alors quoi ? Des salades ? De la frisée, sans doute ? Quoi qu’il soit encore un peu tôt pour ce genre de...

    — Nous faisons pousser une plante, coupa Joseph.

    — Une plante ? s’étonna le voisin. Et quel genre de plante, mon petit ?

    — Une plante qui vient de Mars, répondit le plus simplement du monde Joseph.

    L’homme eut deux soucoupes volantes à la place des yeux.

    — Pardon ? fit-il.

    — Nous devons l’arroser deux fois par semaine, enchaîna ensuite doctement Joseph. Car si nous l’arrosons moins souvent, elle risque de mourir. De plus, il ne faut pas l’arroser avec n’importe quelle eau. Mais avec de l’eau sucrée... Sinon, cela ne lui convient pas. (Il ajouta :) Vous savez, elles sont très délicates les plantes de Mars.

    Il y eut un silence durant lequel M. Baudier se mit à observer Joseph. Puis, au bout d’un moment, il partit dans un grand rire.

    — Ton ami t’a raconté des blagues ! lui lança-t-il. (Il rigolait maintenant à gorge déployée.) Sacré Toll ! Mais mon petit, les plantes de Mars, ça n’existent pas !

    — Si, elles existent ! protesta Joseph.

    — Ton ami t’a menti... lui dit M. Baudier. Il t’a fait une blague, voilà tout.

    — Ce n’est pas vrai, répondit Joseph. M. Toll ne ment pas. M. Toll dit toujours la vérité.

    — Ecoute, mon petit, je ne sais pas ce qu’il se passe dans la tête de ce...

    Mais Joseph n’entendit pas la suite : il remonta sur son vélo et se mit à pédaler de toutes ses forces, afin d’arriver le plus rapidement possible chez le vieillard.

    Non, pensa-t-il tandis qu’il se rapprochait de plus en plus de la maison de son ami. M. Toll ne m’a pas menti. Il ne m’a pas menti car je sais que M. Toll dit toujours la vérité.

 

 

*   *   *

 

 

    M. Toll habitait un petit pavillon situait à quelques pâtés de maisons de l’habitation de Joseph.

    C’était une maison qui était aussi vieille que son propriétaire, et dont la toiture, les volets et tout le reste n’étaient plus entretenus, et ce, depuis manifestement fort longtemps. Avec le temps, les murs avaient perdu de leur éclat d’origine, affichant désormais un jaune délavé. Des infiltrations d’eau avaient dessiné des tâches sombres sur leur surface lézardée, et les gouttières ne tenaient plus très bien, se balançant paisiblement au rythme du vent.

    Une sorte de poids semblait peser sur l’ensemble de cette habitation, comme si les années n’avaient pas fait que passer sur sa structure, mais qu’elles y avaient également déposé quelque chose — le poids de la vie, sans doute, et des années qui passent...

    Arrivé à proximité de la vieille demeure, Joseph freina de la roue arrière. Celle-ci se mit déraper sur le bitume, et le fit s’arrêter à l’endroit exact où se trouvait le portillon d’entrée.

    Il tendit le bras et sonna.

    Puis il patienta.

    Au bout de quelques secondes, il vit le vieillard apparaître dans l’encadrement de la fenêtre située à l’étage. D’un geste de la main, celui-ci fit signe à l’enfant qu’il descendait lui ouvrir.

    Joseph patienta à nouveau.

    En attendant que son ami vienne lui ouvrir, il se mit à repenser à ce que lui avait dit M. Baudier.

    Il secoua la tête.

    Non, songea-t-il, M. Toll n’irait sûrement s’amuser à me faire une telle blague... Je le connais trop bien pour savoir qu’il n’est pas ainsi. Car M. Toll est une personne adulte et responsable, en conséquent, il ne plaisanterait pas ainsi avec moi.

    En fait, pensa-t-il encore, je pense plutôt que M. Boudier est jaloux... Oui, je pense qu’il est jaloux de ce que M. Toll et moi faisons pousser, et il nous envie tout simplement notre plante de Mars.

    Soudain, la porte se mit à s’ouvrir, et Joseph laissa de côté ses pensées.

    M. Toll apparut alors dans l’encadrement de la porte, et, d’une démarche chaotique (il s’aidait d’une canne en bois pour marcher), il se mit traverser l’allée.

    Des herbes sauvages avaient poussé entre les pavés de l’allée, formant de grosses touffes sèches que le vieillard essayait d’éviter du mieux qu’il pouvait.

    Bien que son crâne fut quelque peu dégarni, des cheveux blancs hirsutes avaient malgré tout réussi à résister à l’assaut du temps. M. Toll était un homme assez grand et maigre, dont les traits anguleux du visage lui conféraient un aspect sévère. Mais lorsqu’il ouvrait la bouche pour parler, sa voix était si douce et si chaleureuse, qu’elle faisait immédiatement oublier cet aspect extérieur peu avenant.      

    — J’arrive, j’arrive... fit-il tandis qu’il s’approchait du portillon. (Arrivé devant celui-ci, il se mit à fouiller à l’intérieur de son gilet.) Mais où est-ce que je l’ai mise ? se demanda-t-il. (Il se mit à tapoter les poches de son pantalon.) Ah, la voilà !

    Il introduisit la grosse clef en fer dans la serrure et ouvrit le portillon.

    Joseph entra avec son vélo.

    — Bonjour Joseph, dit M. Toll en se tournant vers le garçon. Comment vas-tu ?

    — Bien, merci, répondit poliment Joseph en posant le vélo dans un coin. (Puis, sans attendre d’avantage, il demanda, bouillant d’impatience :) Alors... est-ce qu’elle a poussé, M. Toll ? Est-ce qu’on commence à voir sa tige ?

   M. Toll se mit à se gratter le menton, l’air méditatif. Au bout d’un moment, il déclara :

    — Je suis désolé, Joseph, mais je ne crois pas m’être rendu au jardin ce matin. (Il se gratta à nouveau le menton, tout à ses pensées.) Enfin... peut-être que tout compte fait j’y suis allé, mais je ne me souviens pas d’avoir vu la plante.  Enfin... je ne sais pas trop.

   Depuis maintenant deux mois qu’il se rendait régulièrement chez M. Toll, Joseph s’était complètement familiarisé avec les petites pertes de mémoire dont souffrait le vieil homme. Parfois il lui arrivait de le plaindre, réalisant à quel point cela devait être une bien étrange expérience que d’oublier les choses que l’on venait à l’instant de faires, ou bien d’oublier les personnes que l’on venait tout juste de croiser, ainsi que les discutions que l’on avait tenues. Mais la plupart du temps, et il devait le reconnaître, il trouvait cela plutôt amusant. Car cela faisait après tout  partie du charme de son ami. 

   C’est peut-être pour ça que mes visites ne le dérange pas, se mit à songer tout à coup Joseph. Elles ne le dérangent pas car il les oublies... Et les ayants oubliées, ou ne s’en souvenant que très vaguement, mes visites sont, en quelque sorte, à chaque fois nouvelles pour lui.

    Mais non, réfléchit-il encore, même s’il ne souffrait pas de petites pertes de mémoire, je ne l’aurais pas dérangé de toute manière. Je ne l’aurais pas dérangé car il m’a confié une responsabilité...

    — Alors, dans ce cas, allons au jardin ! lança Joseph. Comme ça nous nous rendrons compte si elle a vraiment poussé ou pas.

    — D’accord ! répondit M. Toll en hochant la tête. Passe devant, mon garçon. Je te suis.

    Ils firent le tour de la maison et se rendirent au jardin qui se trouvait derrière.

    Un petit rectangle de terre, de quelques mètres carré, composait ledit jardin. Deux anges de pierre — dont un avait une de ses ailes brisées — en habillaient les angles du mur à l’autre bout, et une petite allée bétonnée le partageait en deux parties égales. Dans un des coins se trouvait un faux puits, avec son seau et ses cordages, qui pendaient tristement.

    Quant à la terre qui composait ce jardin...

    Celle-ci était uniformément dure et sèche, et rien ne semblait y devoir pousser.

    En effet, le jardin dans son ensemble paraissait vide de toute culture, de toute vie.

    Cependant...

    Une infime portion de terre, à peine visible, se différencier de l’ensemble par sa couleur sombre. Manifestement, il s’agissait-là d’un morceau de terre qui avait été récemment arrosé.

    Joseph s’avança jusqu’au bord du jardin, et, après s’être accroupi, et se mit à observer avec une profonde attention la portion de terre humide...

 

    Il tendit le bras et posa sa main droite à plat sur la terre, comme s’il essayait de sentir quelque chose au travers... quelque chose qui, sans doute, se serait d’un moment à l’autre apprêté à sortir.

    Il resta comme cela un moment, sans rien dire, tout à ses pensées.

    Quand enfin il se décida à se remettre debout, ce fut pour déclarer à l’adresse du vieillard :

    — Elle n’a toujours pas poussé. C’en est au même point que mercredi dernier, et que les autres jours...

    La déception se lisait sur son visage. 

    — Voyons voir ça, dit M. Toll en se penchant à son tour au-dessus de la portion de terre.

    Mais il n’y avait rien à voir, à part une surface désespérément lisse.

     Le vieil homme soupira, et, se tournant vers Joseph, il lui demanda :

    — Dis-moi, mon jeune ami, cela fait combien de temps au juste que nous attendons ?

    — Cela fait deux mois, répondit l’enfant. Deux mois que nous avons commencé l’arrosage de la plante martiennes. Je m’en souviens très bien car c’était pendant les vacances de février que nous avons commencé...

    — Hum... je vois, fit le vieil homme. (Il réfléchit.) Deux mois, dis-tu ? En es-tu vraiment sûr ?

    — Sûr ! fit Joseph en hochant vivement la tête.

    Le vieillard leva les yeux au ciel.

    — Deux mois... réfléchit-t-il encore, ce chiffre me dit bien quelque chose...

    — Ah oui ? fit l’enfant en se plaçant face au vieillard, plein d’espoir.

    Il observait chacune des expressions du vieil homme, essayant de déceler dans ces dernières quelques réponses, quand tout à coup, M. Toll se mit à déclarer, comme s’il avait eu une soudaine illumination :

    — Oui ! Je crois bien que c’est ça, mon petit !  Je crois bien que nous sommes bientôt arrivés au bout... (Une pause, avant d’ajouter :) Car maintenant je me souviens : c’est bien deux mois environ qu’il faut à la plante de Mars pour sortir de la terre... Oui, deux mois.

    — Alors nous avons presque réussi ! s’écria Joseph. Bientôt nous la verrons enfin !

    Le vieillard lui ébouriffa les cheveux.

    — Oui, oui, mon petit, lui dit-il, bientôt la plante de Mars sortira au grand jour...

    Joseph était aux anges.

    Il y avait quelque chose chez M. Toll qui incitait le garçon qu’il était à croire aveuglément ce que lui disait le vieil homme ; car, comme il l’avait dit à M. Boudier, la vérité paraissait toujours sortir de la bouche de M. Toll.

    Anticipant les évènements à venir, Joseph demanda :

    — Est-ce que je pourrais venir demain, M. Toll ? Car peut-être que d’ici mercredi prochain elle aura déjà bien poussé... et je ne voudrais pas rater les premières pousses.

    — Mais bien sûr, répondit le vieillard. Tu peux venir ici quand tu veux, Joseph. Tu seras toujours le bienvenu. Et puis, sache que...

    M. Toll s’interrompit.

    Il semblait soudain soucieux. Quelque chose paraissait tout à coup le tracasser.

    — Qu’est-ce qu’il se passe, M. Toll ? lui demanda alors Joseph.

    Le visage du vieil homme était lourd et trahissait une certaine confusion.

    — Attends un peu, dit-il au bout d’un moment, ne t’emballe pas si vite car... car je crois que je me trompe. (Il se passa une main sur le crâne, essayant de réfléchir. Soudain, une pensée sembla l’avoir atteint, et il déclara :) Ca y est, je sais maintenant ! Ce n’est pas deux mois qu’il faut attendre ; non, pas deux mois, mais quatre !... Oui, c’est bien ça,  je me souviens très bien maintenant : les plantes de Mars mettent bel et bien quatre mois pour sortir de la terre. Pas un de plus.

    Le visage de Joseph se décomposa.   

    — Quatre mois... répéta-t-il. Nous n’en sommes qu’à la moitié, alors.

    — Oui, confirma M. Toll. Rien qu’à la moitié. Mais maintenant, au moins, nous sommes fixés. Et cette fois-ci je ne me trompe pas. La mémoire m’est revenue d’un seul coup.

    Joseph se mit à compter sur ses doigts.

    Quatre mois, songea-t-il. Dans quatre mois nous serons en juin. Et, qui sait, peut-être qu’une fois qu’arrivera le mois de juin M. Toll me dira qu’il s’est à nouveau trompé... Il me dira qu’il ne faut pas deux semaines, comme il m’avait dit au tout début, ni un mois, ni deux mois, ni quatre mois, mais six mois ! Peut-être même qu’il finira par me dire qu’il faut attendre une année entière pour voir apparaître les premières pousses...

    Il demanda :

    — M. Toll, pourquoi les plantes de Mars mettent autant de temps à sortir ?

    Mais à son grand étonnement, il fut confronté à un mur de silence — M. Toll se contentant de rester-là à ses côtés, debout, sans rien dire. Il était physiquement présent, mais son esprit était comme absent, parti dans un ailleurs insondable...

    Joseph agrippa le vieillard par ses vêtements et le secoua.

    — M. Toll ! appela-t-il. Vous m’entendez ?

    Le regard de l’homme se fixa à nouveau sur le regard de l’enfant.

    — Heu... oui, Joseph. Que voulais-tu savoir, déjà ?

    L’enfant lui reposa la question.

    — Ah, oui, fit le vieil homme, pourquoi elles mettent aussi longtemps à sortir...

    — Oui, dit l’enfant, c’est ça que je voudrai savoir.

    — Eh bien... commença M. Toll, avant de s’interrompre.

    — Oui ? fit l’enfant qui était conscient de la confusion qui régnait dans l’esprit de son ami.

    — J’ai oublié, avoua M. Toll au bout d’un moment. J’ai complètement oublié, mon petit.

    Puis le vieil homme se mit à jouer avec sa cane, lui faisant dessiner des formes invisibles sur le sol.

    Il ne faisait désormais plus attention à Joseph, comme s’il avait soudainement oublié sa présence.

    Joseph se plaça dans le champ de vision du vieil homme et lui dit :

    — Allez vous reposer, M. Toll. Moi, en attendant, j’irais m’occuper de la plante...

    — Tu es gentil, lui dit M. Toll.

    Joseph prit la main libre du vieillard et lui fit faire le tour de la maison.

    Arrivé devant la porte d’entrée, M. Toll demanda :

    — Y arriveras-tu seul, Joseph ? Tu t’en occuperas bien, même si je ne suis pas là ?

    — Bien sûr, répondit le garçon. J’arroserai la plante avec de l’eau sucrée, comme d’habitude.

    — Me voilà rassuré, dit le vieil homme. Grâce à toi, je vais pouvoir dormir l’esprit tranquille...

    Ensuite, M. Toll salua son jeune ami et rentra chez lui.

    Joseph entendit ensuite les craquements des marches de l’escalier. M. Toll l’avait manifestement écouté et retournait se reposer dans sa chambre.

    L’enfant retourna au jardin.

    C’est la première fois que M. Toll n’est pas avec moi pour arroser la plante, remarqua-t-il intérieurement.

    Mais cela ne lui faisait pas peur.

    Sans un ombre d’hésitation, il s’empara de l’arrosoir et alla le rempli avec le jet d’eau. Puis il pénétra dans le minuscule cabanon, ouvrit la boîte de sucre, en compta dix et ressortit. Il jeta les dix morceaux de sucre dans l’arrosoir et entreprit de le soulever.

    Portant son lourd fardeau à bout de bras, il s’approcha du jardin... Et, lentement, il commença à y déverser le précieux liquide...

 

 

*   *   *

 

 

    De retour chez lui, il trouva son père sur le perron, en train de lire le journal. Lorsqu’il aperçut Joseph, il reposa le périodique à ses côté et lança à son fils :

    — Ah... te voilà, toi !

    Il n’était visiblement pas content.

    — M. Baudier est venu me parler tout à l’heure, continua-t-il sur le même ton. Il m’a dit que tu lui as parlé d’une plante qui viendrait soi-disant de Mars... Une plante que toi et M. Toll essaieriez de faire pousser dans son jardin. Est-ce que c’est vrai ?

    Joseph acquiesça.

    — Oui, p’ap, dit-il. Mais nous n’en sommes qu’à la moitié.

    — La moitié ? répéta le père. La moitié de quoi ? 

    — La moitié du temps qu’il lui faut pour pousser, expliqua Joseph. (Il précisa :) Il lui faut en tout quatre mois, car les plantes martienne ne sont pas comme celles de la Terre, il leur faut beaucoup plus de temps pour sortir...

    — Je vois... fit le père. Ecoute, Joseph, je ne veux plus que tu retournes là-bas, tu m’entends ? M. Toll est vieux et il perd la tête. Il ne sait pas ce qu’il raconte.

    — Mais... commença Joseph.

    — Assez ! fit le père. Je ne veux plus que tu y retournes, un point c’est tout. Vu ?

    — Mais je dois m’occuper du jardin ! insista Joseph, accablé par tant d’injustice. C’est très important pour M. Toll, p’pa. Il compte sur moi. Il m’a confié une responsabilité !

    La mère apparut sur le perron. Elle paraissait anxieuse.

    — Ecoute un peu ce que te dis ton père, ordonna-t-elle à son fils. S’il te dit que tu ne dois plus te rendre chez ton ami, tu dois lui obéir. (Elle descendit la marche du perron et alla près de son fils. S’accroupissant pour être à sa hauteur, elle lui dit ensuite :) Enfin, Joseph, tu vois bien que M. Toll ne sait plus ce qu’il dit... Il y croit peut-être, lui, à cette plante qui vient de Mars, mais ce n’est pas de sa faute. (Elle regarda son fils dans les yeux.) Tu comprends que ce n’est pas de sa faute, n’est-ce pas ? Mais toi, Joseph, tu es un grand garçon maintenant, n’est-ce pas ? Et est-ce que les grands garçons croient tout ce que les adultes leur racontent ? (L’enfant secoua la tête. Il était sur le point de fondre en larme.) Allons, mon chéri, ne sois pas déçu, lui dit sa mère en le serrant dans ses bras.

    — Ca lui passera, commenta le père. Dans deux jours il aura tout oublié. 

 

   

*   *   *  

 

 

    On était mercredi matin.

    Le mercredi était un des jours de la semaine — avec le samedi — où joseph avait pris l’habitude de se rendre chez son ami qui était de plusieurs décennies son aînés.

    Comme ses parents lui avaient dorénavant interdit de s’y rendre, il prétexta qu’il allait jouer chez un copain pour, bien sûr, se rendre en réalité chez M. Toll...

    Une fois devant le petit portillon, il sonna comme à son habitude.

    Au bout d’un temps qui lui parut incroyablement long, son vieil ami apparut enfin sur le perron. Puis, lentement, il se mit à longer l’allée de sa démarche mal assurée.

    — Oui ? fit le vieil homme à travers les lattes du portillon. Qu’est-ce que c’est ?

    — C’est moi, M. Toll, c’est Joseph...

    — Joseph ? répéta le vieillard. Je ne connais pas de Joseph. Je crois que tu t’es trompé d’adresse, mon petit.

    — Mais enfin, M. Toll, c’est moi... Joseph Pallot. Vous me faites marcher, c’est ça ?

    — Je crois que tu fais erreur, fiston. Je ne te connais pas. Allons, allons... laisse-moi donc tranquille. Va jouer ailleurs.

    Sur ce, le vieil homme tourna les talons pour aller à nouveau s’enfermer chez lui.

    Est-ce possible ? se demanda Joseph. Est-ce vraiment possible qu’il ne se souvienne plus de moi ?

    Il sonna à nouveau.

    Cette fois-ci, l’homme ouvrit la porte, mais se contenta de rester sur le palier.

    — Qu’est-ce que tu veux ? lança-t-il. Je t’ai dit d’aller jouer ailleurs. Tu ne comprends pas que tu me déranges ?

    — Mais la plante ? s’exclama Joseph. Elle va mourir si nous ne l’arrosons pas !

    — Mais de quoi tu me parles, petit ? Quelle plante ?

    Joseph n’en croyait pas ses oreilles. Comment M. Toll avait-il pu oublier ? Comment ne parvenait-il plus à se souvenir d’une chose aussi importante ?

    — Mais M. Toll... commença-t-il.

    — Va t-en ou j’appelle la Police ! menaça le vieillard. Ca suffit maintenant. Ouste ! Du ballet !

    Et il claqua une nouvelle fois la porte d’entrée.

    Que faire ? se demanda Joseph. M. Toll a vraiment perdu la tête, cette fois-ci. Il ne se souvient ni de moi, ni de la plante.

    Longeant alors le mur de clôture du petit pavillon, Joseph entreprit de l’escalader, profitant qu’il n’y avait justement personne dans la rue...

   Ses deux mains agrippèrent le sommet du mur, et, tirant sur ses bras, il parvint à se hisser à moitié dessus. En se contorsionnant, il posa un premier pied sur le mur, puis il réussit à s’y assoir dessus. Ensuite, il pivota, et, d’un bond, atterrit de l’autre côté...

    Ce n’est finalement pas grave s’il a oublié, se dit-il tandis qu’il faisait maintenant le tour de la maison. Cela n’empêchera pas la plante d’être arrosé. Car moi, j’ai toute ma tête, et je n’ai pas oublié qu’elle doit être arrosée durant deux longs mois encore...

    Et puis, pensa-t-il encore,  je peux accomplir cela tout seul. D’ailleurs, cela m’est déjà arrivé. Je sais me servir du jet d’eau, et je sais aussi où se trouve la réserve de sucres... Quant aux dosages, je les connais par cœur. M. Toll me les a si souvent répétés...

    Il trouva l’arrosoir là où il l’avait laissé la dernière fois.

    Méthodiquement, il se mit à le remplir. Il alla chercher ensuite les dix morceaux de sucres et les dilua dans l’eau. Enfin, il s’approcha du jardin, et, une nouvelle, il se mit à arroser la plante de Mars...

 

 

*   *   *

 

 

    Plusieurs semaines s’étaient écoulées.

    Plusieurs semaines durant lesquelles Joseph avait accompli sa secrète besogne sans se lasser. Procédant toujours de la même manière — il attendait qu’il n’y ait plus personne dans la rue, escaladait le mur, puis réalisait les bons dosages d’eau et de sucre dans l’arrosoir — , il était toujours parvenu à ses fins.

    Un jour, tandis qu’il revenait de l’école, il constata qu’une pancarte avait été accroché dans l’encadrement d’une des fenêtres de la maison.

 

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    Joseph se demanda ce que cela signifiait.

    Pourquoi, en effet, M. Toll vendrait-il sa maison ? Ne se sentait-il pas bien dedans ? Etait-elle beaucoup trop grande pour lui... lui qui vivait tout seul ?

    De retour chez lui, il alla trouver sa mère.

    — M’an, qu’est-ce que c’est que cette pancarte chez M. Toll ? lui demanda-t-elle.

    — C’est parce que M. Toll n’habite plus ici, lui expliqua sa mère.

    — Ah bon ? s’étonna le garçon. Et où est-ce qu’il vit maintenant ?

    — M. Toll était très vieux, lui dit sa mère. De plus, il souffrait de problèmes de mémoire, et il ne pouvait plus vivre seul... Alors il a été placé en maison de retraire. Car, vois-tu Joseph, il arrive qu’à un certain âge...

    Mais Joseph n’écoutait plus. Il réalisait qu’il ne verrait jamais plus son ami.

    Lorsque le calme revint en lui, Joseph se fit une promesse.

    Il se promit en effet de poursuivre l’œuvre qu’ils avaient commençaient ensemble, M. Toll et lui. Oui, il se promit de la poursuivre jusqu’au bout, coûte que coûte.

    Et c’est ainsi que les jours et les semaines passèrent... Jours et semaines durant lesquels l’enfant teint la promesse qu’il s’était faite à lui-même, mais aussi et surtout, qu’il avait faite au vieillard, quand celui-ci avait encore sa tête.

    Inlassablement, il se rendit donc deux fois par semaines dans le jardin de son ami pour y arroser la plante.

    Par chance, le petit pavillon ne trouvait pas d’acheteur, ce qui lui facilita la tâche.

    Quand il atteignit le troisième mois d’arrosage, il apprit une nouvelle qui le bouleversa : M. Toll venait de mourir. Le vieil homme s’en était allé à jamais.

    Bien qu’attristé, Joseph n’en fut pas découragé pour autant... Et bien décidé à tenir ses engagements envers son vieil ami — tant bien même que celui-ci n’était désormais plus de ce monde — il se mit à accomplir de front ce qu’il estimait être son devoir, comme un petit soldat fidèle à sa patrie, fidèle à M. Toll.

    Puis vint le mois de juin.

    C’est pour bientôt, pensa alors Joseph, tout excité.

    Mais chaque fois qu’il se penchait au-dessus du jardin pour vérifier si la plante avait poussé, c’était toujours la même chose qu’il voyait — c’était toujours cette même terre humide, c’était toujours cette désespérante tâche sombre.

    Alors, pour la première fois, Joseph se mit à douter.

    Peut-être que M. Toll s’est finalement moqué de moi, pensa t-il alors avec tristesse. Peut-être que j’ai été assez idiot pour croire à ses histoires... Car si ça se trouve, il n’y a absolument rien là-dessous... Aucune graine, ni rien. Si ça se trouve nous n’avons arrosé jusque-là que de la terre ! Oui, simplement de la terre, pour récolter de la boue...

    Alors, avec rage, il s’agenouilla dans le jardin, et se mit à gratter frénétiquement la terre de ses mains nues.

    Par poignées, il se mit à extraire la boue qu’il jetait ensuite au loin. Toute sa colère semblait se canaliser dans cet acte. Il creusait sans relâche, transpirant à grosses gouttes. Le trou qu’il faisait s’agrandissait d’autant plus que le bout de ses doigts lui faisait mal. Mais il continuait malgré tout. On aurait dit qu’il était en transe, ignorant la douleur, et ne pensant qu’à une chose : creuser.

    Soudain il s’arrêta. Il avait senti quelque chose de dur sous la terre.

    Un caillou, pensa-t-il. Un énorme caillou.

    Il dégagea la terre qui se trouvait au sommet de l’aspérité.

    Puis, en regardant ses doigts, il constata que des sortes de fils, mêlés à la boue, s’y étaient accrochés.

    Ensuite, en observant à nouveau le trou, et réalisa que la chose dure sur laquelle il était tombé n’était pas une pierre. Mais un crâne. Le sommet d’un crâne, pour être précis. Avec des cheveux sur le dessus.

    Horrifié, Joseph eut un mouvement de recul, ce qui le fit partir à la renverse.

    Haletant, il se remit debout.

     Le cœur battant la chamade, il trouva le courage de se pencher une nouvelle fois à au-dessus du trou.

    Manifestement, il y avait un corps là-dessous.

    Joseph se demanda s’il devait en parler à ses parents ou pas.

    Devait-il en effet leur dire ce qu’il avait découvert, quitte à se faire punir pour avoir désobéi, ou bien... ou bien devait-il garder tout ça pour lui, et n’en parler à personne ? Après tout, un jour ou l’autre, quelqu’un — l’agent immobilier, par exemple — allait bien découvrir de ce corps, maintenant que celui-ci était à découvert.

    Soudain, un bruit répété parvint jusqu’à ses oreilles, interrompant le cours de ses réflexions. Cela ressemblait à un bruit de succion, et venait de l’intérieur du trou.

    Joseph se pencha au dessus de la cavité et vit que le crâne bougeait légèrement. Il essayait de pivoter sur son axe, mais la terre l’en empêchait.

    L’enfant réalisa que le corps ensevelie sous la terre n’était pas un cadavre, mais un corps vivant. Il y avait une personne enterrée vivante là-dessous.

    Il n’avait désormais plus le choix, et entreprit de dégager la tête afin de permettre à l’individu de respirer.

    Il retira la terre autour du visage, dégageant ainsi la bouche et le nez. La personne prit alors une grande inspiration, comme l’aurait fait un nouveau naît.

    Deux bras parvinrent ensuite à s’extraire du trou. Libérés ainsi de leur étau de terre, ces derniers permirent ensuite à l’individu de sortir tout seul de la fosse.

    Il s’agissait d’un homme. Un homme d’une vingtaine d’années environ. Il était nu, et son corps était recouvert de boue.

    Joseph se mit à considérer l’inconnu.

    Les traits ce celui-ci lui parurent étrangement familiers. Il n’aurait su dire où, mais il avait déjà vu ce visage.

    — Un instant, mon jeune ami, lui dit l’homme avant de prendre la direction du petit cabanon.

    Il alla s’enferma à l’intérieur, et, quelques minutes plus tard, il en ressortit propre et habillé.

    — Quelle sensation affreuse ! dit-il en revenant vers Joseph.

    Il n’y avait pas que le visage de l’homme qui était familier à ce dernier, il y avait aussi sa voix... Une voix possédant des intonations qu’il connaissait.

    Soudain, la lumière se fit jour dans son esprit.

    — Vous ressemblez à... commença t-il. Vous êtes M....

    — En effet, c’est bien moi, fit le jeune homme sur un ton chantant. Je suis M. Toll.

    — Mais... mais comment est-ce possible ? On m’a dit que vous étiez...

    — Mort ? compléta Toll.

    Joseph acquiesça.

    — Je l’ai était, en effet, dit le jeune homme. Mais maintenant, et grâce à toi, je suis ressuscité !

    C’était un M. Toll à nouveau jeune et fringuant que Joseph avait face à lui, sans commune mesure avec ce vieillard croupissant sous le poids de l’âge qu’il avait jusque-là connu.

    — Mais alors, expliquez-moi, M. Toll. Comment ça se fait que vous êtes à nouveau jeune ? Et cette plante qui vient de Mars, alors, c’était un mensonge ?

    — Oh non, mon ami, lui répondit M. Toll, cette plante venant de Mars n’était nullement un mensonge. Car vois-tu, Joseph, la plante qui vient de Mars, eh bien... c’est moi : Je suis la plante qui vient de Mars. (Il expliqua ensuite :) Vois-tu, ceux de ma race vivaient — il y a de cela très longtemps, des millions d’années... — sur la planète Mars. Mais un jour, les conditions météorologiques de cette dernière se dégradèrent à tel point que la vie là-bas devint impossible pour nous. Alors... il nous fallut un choix : rester ou partir. Rester signifiait pour nous mourir. Cependant, la majorité d’entre nous choisirent de demeurer sur Mars, acceptant courageusement leur sort, car vois-tu, l’acceptation était la philosophie dominante de notre civilisation. Mais d’autres — une centaine en tout, dont moi— refusèrent ce funeste destin, et décidèrent de migrer sur une autre planète. Nous savions que la Terre était une planète accueillante, une planète d’exil sur laquelle nous allions pouvoir vivre et nous épanouir, alors, nous n’avons pas hésité une seconde...

    — Mais où sont les autres ? demanda Joseph. Où sont ceux qui ont fait ce grand voyage avec vous ?

    — Je ne sais pas, avoua M. Toll. Nous nous sommes perdus de vue depuis tous ce temps... Rends-toi compte, Joseph, cette histoire remonte à des millénaires !

    — Peut-être que vous êtes désormais le seul martien, commenta Joseph.

    — Peut-être, dit M. Toll. Ou peut-être pas. Je ne peux rien affirmer avec certitude. Toutefois, il est fort probable qu’au cours de ma longue existence il me soit arrivé de croiser d’anciens migrants comme moi, mais si dans les premiers temps on parvenait à se reconnaitre les uns avec les autres, désormais cela n’est plus possible. Car, vois-tu, le fait de vivre au contact des humains à fait que notre apparence s’est modifiée au cours des siècles, pour finalement la faire ressembler à la votre. Et aujourd’hui, à part mon mode non pas de reproduction mais de conservation, rien ne me différencie d’un être humain d’origine : car je vis comme un être humain, je parle comme un être humain, je ressens comme un être humain. J’ai même, vois-tu, les maladies d’un être humain...

    — Oui, dit Joseph, vous perdiez la mémoire. Cela s’appelle la maladie Alzh...

    Il ne parvint pas à prononcer le mot.

    — La maladie d’Alzheimer, fit M. Toll. En effet, chaque fois que j’arrive à l’orée de mes quatre vingt ans, cette maladie vient frapper à ma porte... Et cela est très embêtant pour ma survie. Car vois-tu, Joseph, avant les choses étaient beaucoup plus simple pour moi : quand je sentais que j’allais mourir, je plantais un de mes cheveux dans la terre, et je l’arrosais ensuite moi-même, et ceci, afin d’assurer la continuité de mon existence. Hélas, désormais, avec cette fichue maladie, ce n’est plus possible. Car elle me fait oublier qui je suis... Elle me fait oublier que je dois m’adonner à une dernière activité avant de disparaître. Mais heureusement, j’ai trouvé comment remédier à cela.

    — Ah oui ? fit Joseph. Et comment faites-vous ?

    — Eh bien... commença M. Toll, c’est grâce à des personnes comme toi que j’y parviens. 

    — Comme moi ? répéta Joseph.

    — Oui, comme toi, car tu as tenu ta promesse, Joseph... tu es venu régulièrement t’occuper de la plante de Mars, ou plus exactement, de mon corps en formation sous terre.

    — Mais n’importe qui aurait pu le faire, lui fit remarquer Joseph.

    — Oh non, pas n’importe qui, fit M. Toll. Car il y a une condition... Oui, il y a une condition bien précise.

    — Laquelle ? voulut savoir l’enfant.

    — Eh bien... répondit M. Toll, je dois trouver quelqu’un qui puisse croire... quelqu’un qui puisse croire à mon histoire.

 

 

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