Un destin idéal
C'est en sifflotant un air de
Vivaldi que Richard monta joyeusement les marches de l'agence Retour.
Il faisait beau ce matin-là. Un
ciel bleu-laiteux, pur et sans nuages, surplombait la ville de Paris. On était
au milieu du mois d'aout, et pourtant la chaleur n'avait rien d'accablante ; le
soleil, quelque part dans le ciel, n'agressait ni ne suffoquait les humains.
Bref, c'était une bien belle journée qui commençait ; une journée idéale
en ce jour si important pour Richard.
Un bon présage, pensa-t-il,
satisfait, tandis que les portes automatiques du bâtiment s'écartaient à son
passage.
Tout en se dirigeant d'un pas
léger vers le comptoir d'accueil, Richard se remémora ce qu’il avait dit à sa
femme, juste avant de sortir de la maison.
Il lui avait annoncé qu’il
partait chercher le pain et les croissants pour le petit-déjeuner. Hors, cela
avait été un mensonge. En effet une fois sortie de chez lui, Richard n’était
pas entré dans une quelconque boulangerie, mais avait en réalité pris la
direction des locaux de l’agence...
Il n’y aurait donc pas, en cette
belle matinée, de petit-déjeuner pris en commun... Ni ce matin ni aucun autre,
en fait. Jamais plus.
A l'heure qu'il est, calcula
Richard, Lise est sans doute confortablement installée sur l’un des transats du
jardin, attendant paisiblement mon retour. A un moment donné, elle va sûrement
regarder l’heure, se demandant pourquoi je tarde autant. Mais quand ce moment
arrivera, ce sera déjà trop tard.
Ces pensées déprimèrent quelque peu Richard. Durant un bref instant, il
eut le sentiment de s’être enfuit comme un voleur. Et, d’une certaine façon,
cela était exact. Car Richard fuyait bien quelque chose. Mais c’était quelque
de personnel et d'intime ; quelque chose d'intime au plus haut point, en
fait. Et cette chose, c’était sa vie.
Oui, Richard fuyait sa propre
vie. Ou, plus exactement, il fuyait son destin. Un destin qui - et il en était
convaincu au plus profond de lui-même - ne pouvait être qu'une erreur... une
erreur de parcours, un mauvais embranchement pris à un moment donné de son
histoire, et qui lui avait fait endossé une destinée sans commune mesure avec
ce qu’il aurait pu être, avec ce qu’il
aurait dû être.
Richard considérait sa vie comme
banale et sans grand intérêt. Il s'était marié jeune et avait eut très tôt un
premier enfant avec Lise. Pour subvenir aux besoins des siens, il avait dû
exercer plusieurs métiers, dont celui de magicien. Dans un premier temps, il
avait exercé celui-ci le soir, après son travail de la journée. C'est dans des
théâtres miteux qu'il avait donné ses premiers spectacles de magie, et ce n'est
que plus tard, alors qu'un deuxième bébé était en route, qu'il avait pris la
décision de se consacrer plus pleinement à ses spectacles...
Il avait alors, durant plusieurs
années, sillonner la France entière, courant tel un chien affamé derrière les
rares contrats que les propriétaires de salles lui faisaient miroiter devant
les yeux.
Mais cette vie de saltimbanque,
ingrate et épuisante, ne lui convenait pas. Il avait le sentiment de fournir
beaucoup d’énergie pour des spectacles qui ne resteraient pas dans la mémoire
de ceux qui y assistaient, et cela lui avait fait connaître plusieurs
dépressions nerveuses.
Alors, à 44 ans, Richard avait
décidé de tout recommencer à zéro, et de s’offrir un destin beaucoup plus
prestigieux à ses yeux. Un destin de compositeur de musique classique.
Richard, dans son for intérieur,
pensait posséder la grandeur d'âme nécessaire pour assumer toute la splendeur
et toute la noblesse d’une telle destinée.
Il avait en effet toujours
soupçonné que résidait en lui des dons musicaux inexploités, latents, des
dispositions naturelles à la musique classique. Et cela le rendait triste et
irritable. Parfois, le soir, juste avant de s'endormir, il lui arrivait de
s'imaginer ce qu'aurait pu être sa vie si les choses s'étaient déroulées
différemment... Si, par exemple, lorsqu’il n'était encore qu'un enfant, ses
parents l'avait inscrit dans une école de musique, afin de lui faire apprendre
le solfège. Sa conclusion intérieure était chaque fois sans équivoque : une
fois les bases acquises, il se serait mis à composer de la musique classique !
Il n'avait aucun doute là-dessus. Oui, très tôt il aurait adoré des grands
compositeurs comme Chopin ou Schuman. Il aurait vu en eux des pères... des
maîtres spirituels. Leurs œuvres lui auraient ouvert la voie, afin que
s'expriment son talent et sa créativité personnelle. Et alors, à son tour, il aurait
porté le flambeau de la beauté et de la grâce, éclairant le monde de sa
créativité et de son génie.
Son esprit vagabond et rêveur
était fait pour cela. Richard n'avait aucun doute là-dessus.
Parmi tous les compositeurs de
musique classique, son préféré était sans contexte Chopin. Ce qu'il aimait le
plus chez Chopin, c'est sa démarche artistique. Pour lui, cette dernière était
à la fois simple et... d'une richesse infini. Simple, car Chopin, à travers son
instrument de musique de prédilection, le piano, parvenait à amener l'essentiel
: l'idée musicale. Ses mélodies et ses rythmes n'avaient en effet nullement
besoin d'être soutenus par un orchestre pour exprimer toute l'étendue de leurs
richesses : car tout se trouvait déjà là, posé sur un somptueux plateau.
Sa musique n'était pas imposée, mais proposée, telle une graine ne demandant
qu'à s'épanouir dans l'esprit de l'auditeur... Ce n'était pas sa musique qui
allait vers l’auditeur, mais l'inverse. On accueillait la musique de Chopin.
Moi aussi, je vais créer une
œuvre musicale immortelle et sincère, se dit Richard en traversant,
enthousiaste et plein de foi, le hall lumineux de l'agence. (Sa fougue était à
nouveau revenue.) Oui, moi aussi je vais donner jour à une œuvre musicale sans
artifice, appréciée de par sa qualité et son authenticité dans le monde entier.
— Bonjour, lança-t-il à la femme
se tenant derrière le comptoir, une petite blonde aux cheveux courts. J'ai
rendez-vous à dix heures, pour un retour.
Sa voix, à ses oreilles, lui
paraissait plus mélodieuse que jamais. C'était comme si son corps avait compris
ce qu'il s'apprêtait à faire, et commençait déjà à libérer son talent
endormir...
Une projection holographique, en
forme de rectangle, apparut devant la femme. Il s'agissait du dossier de
Richard.
Tout en le consultant, la femme
déclara :
— Vous avez payé d'avance pour un
retour d'une demi-heure, devant vous amener à la date du 18 janvier 1991, à 11
heures, Paris, ruelle Sourdis, 3ème arrondissement.
— C'est bien ça, répondit
Richard, tout excité par le moment fatidique qui devenait de plus en plus réel.
La réceptionniste porta à nouveau
son attention sur la projection.
— Et je vois ici que vous deviez
apporter avec vous une guitare, ajouta-t-elle.
— Une guitare classique, précisa
Richard en portant à hauteur de comptoir la housse qui contenait l'instrument
de musique.
— Hum, se contenta de faire la
femme que cette précision laissait indifférente. (Tandis que la projection
holographique s'évanouissait, elle annonça en indiquant une direction avec son
index :) Prenez ce couloir et entrez sans frapper dans la première pièce à
gauche.
Richard la remercia, mais la
femme l'ignora, passant rapidement à autre chose.
Richard eut une moue de surprise
devant autant de dédain. Pivotant sur lui même, prit la direction qu'elle lui
avait indiqué.
Tout en se dirigeant vers
l’endroit indiqué, il se demanda pourquoi cette femme avait été si sèche, si
dénuée de chaleur à son endroit. Après quelques secondes de réflexion, la
réponse lui vint, comme une évidence.
C'est parce que je vais sortir de
son univers, comprit-il. C'est parce que je jette l'éponge, définitivement. En
revenant dans le passé, je vais abandonné pour toujours cet univers — celui-là
même qu'elle partage avec Lise, mes deux enfants et le reste de l'humanité —
afin d'en faire émerger un nouveau, parallèle, et possédant une chaîne causale
différente...
Chaque fois qu'un nouveau client pénètre
ici, se dit Richard, elle doit éprouver à son égard des sentiments ambigus ; un
mélange de mépris lié à cette fuite, mais aussi de culpabilité pour y avoir
participé.
La société Retour, depuis dix ans
qu'elle existait, proposait comme service de revenir dans le passé. Ce faisant,
les voyageurs temporels avaient la possibilité de modifier celui-ci à leur
guise, avant d’être projeté en avant dans le temps, c’est-à-dire dans la
nouvelle chaine causale que leurs actions avaient engendré... Toutefois, ces
voyageurs ne modifiaient en rien le monde qu’ils quittaient, car en revenant en
arrière dans le temps, la nouvelle chaine causale créée se développait en
parallèle du monde abandonné...
Ainsi, du point de vue des
protagonistes restaient à quai, rien ne changeait, si ce n'est, bien sûr, la
disparition à jamais du voyageur temporel... Un voyageur temporel qui,
littéralement, se désintégrait devant leurs yeux, mais qui n'était cependant
pas considéré comme mort, puisqu'il rejoignait un autre univers... Il devenait
simplement inexistant à l’intérieur de la réalité qu'il avait décidé de laisser
derrière lui.
Lorsque Richard serait envoyé
dans le passé, un représentant de la société Retour, ainsi qu'un psychologue,
iraient trouver sa femme et ses proches afin de leur annoncer la décision qu'il
avait prise, c'est-à-dire la décision de réécrire son histoire. Et ceci était
un choix irréversible que tous devraient accepter coûte que coûte.
Un technicien demanda à Richard
d'entrer dans une coque en verre. Celle-ci ressemblait à un œuf géant. Elle
faisant environ deux mètres de hauteur, et était comme posée sur un socle
épais, métallique et brillant.
Richard gravit les marches d'un
petit escalier et pénétra dans l'œuf. Ensuite il se retourna et se mit à
patienter, debout, au centre de la coque. Il tenait la guitare sous son bras
droit, plaquée contre son flanc, comme si cette dernière avait contenu des
lingots d'or.
Dans une autre pièce, séparée de
celle dans laquelle il se trouvait par une large baie vitrée, un technicien,
assis sur un siège, et entouré de plusieurs projections holographiques,
envoyait mentalement des ordres à ces derniers pour effectuer les réglages de
la machine temporelle...
Quand il eut terminé, il hocha la
tête en direction du technicien resté dans la pièce près de Richard. Celui-ci
souhaita alors bon voyage à Richard, et referma précautionneusement la porte de
la coque, avant de rejoindre son collègue derrière la baie vitrée.
Lorsque le processus démarra,
Richard fut envahi par une vive et éclatante lumière. Celle-ci semblait venir à
la fois du dessus et du dessous de la coque. Bientôt, elle fut si intense que
Richard ne parvint plus à distinguer les deux techniciens dans l'autre pièce...
Il ferma alors les yeux, et, instinctivement, serra plus fermement la guitare
contre lui.
Accroche-toi, s'encouragea-t-il
intérieurement, ce n'est qu'un maigre prix à payer, comparé au destin que tu
vas t'offrir...
Mais cela ne fut pas suffisant.
En fait, seul un air de Brahms, qu'il se joua mentalement, parvint à le calmer
et à supprimer son anxiété. Il s'agissait de son passage préféré de
"Ouverture pour une fête académique". Il se rejoua ce thème en
boucle, et Brahms l'accompagna durant tout le temps que dura son voyage temporel.
Tandis qu'il avait toujours les
yeux fermés, il se rendit compte, à travers la fine pellicule de peau de ses
paupières, que la lumière intense avait cessé d'exister. Juste après, une odeur
de nourriture en putréfaction parvint jusqu'à ses narines.
Richard ouvrit les yeux.
Avec soulagement il constata
qu'il ne se trouvait plus dans les locaux de l'agence Retour, mais à
l’extérieur, dans une ruelle sombre aux murs rapprochaient et au dallage fait
de grosses pierres grise...
Le retour avait de toute évidence
réussit.
Au loin, les bruits de la ville
arrivèrent ensuite jusqu'à lui : c’était un mélange de moteurs à essence,
de klaxons impatients, de voix criardes et de piaillements incessants des
passants.
Il avait émergé dans un quartier
qu'il connaissait très bien, puisqu'il avait été celui de son enfance.
Richard longea la ruelle Sourdis,
puis tourna à droite, rue Charlot. Puis il prit à sa gauche pour s’engager dans
la rue des Quatre Fils. Il remonta cette dernière d’un pas énergique. Il croisa
des citadins qui ne portèrent nullement attention à lui, chacun d’eux vacants à
ses affaires personnelles, puis fit halte devant un kiosque.
Il prit le premier quotidien à porté
de main et lut la date du jour.
6 janvier 1991.
Parfait, se dit-il. Je suis
retourné à l'âge de mes sept ans.
Il reposa le journal, et, sans
perdre de temps, prit la direction de la résidence qui l’avait vu grandir.
* * *
En retrouvant l'odeur si
particulière de la cage d'escalier, une flopée de souvenirs vint submerger
Richard ; c'était un mélange d'images, de sensations, ainsi que de
représentations naïves et simplistes de la société des hommes. Cela vint le
frapper de plein fouet sans qu’il s’y attende, comme des vagues au milieu d'un
océan qui viendraient, après un périple de plusieurs kilomètres, s'échouer sur
le rivage.
Mais Richard n'avait
malheureusement pas le temps de s’attarder sur ces perceptions, il ne pouvait
se permettre de céder à la nostalgie. Car il devait faire vite : une fois
sa demi-heure de retour dans le passé écoulé, il serait automatiquement projeté
dans le futur, et il ne voulait pas être plongé dans celui-ci sans avoir eut
préalablement le temps d'en modifier le passé...
Il sourit en trouvant la clef
sous le paillasson. Ses souvenirs ne l'avaient pas trahi : enfant, il ne
possédait pas encore sa propre clef — ses parents allaient, dans quelques mois,
lui en faire fabriquer une. En attendant, ils laissaient l'unique clef qu'ils
possédaient sous le paillasson pour que leur fils n'attende pas dehors après
l'école.
Richard s'en empara et
déverrouilla la porte.
Le couloir d'entrée était plus
petit que dans ses souvenirs. Dans un coin de celui-ci se trouvait le
porte-manteau. Délicatement accroché dessus, Richard y reconnut l'écharpe de sa
mère, ainsi que la veste beige de son père.
Sans émotion, il tourna le dos à
ces vestiges du passé, et, traversant l’étroit couloir, se rendit immédiatement
dans sa chambre d'enfant.
Là non plus il ne perdit pas de
temps dans la contemplation inutilement d’objets du passé : son regard se
posa sans s’attarder sur les figurines en plastiques posaient sur les étagères,
ainsi que sur les posters ornant les murs, puis il s'approcha du petit lit et y
déposa délicatement l'instrument de musique protégé dans sa housse.
Il recula d'un pas, et, se
frottant le menton, considéra un instant sa petite mise en scène.
Une moue d'insatisfaction passa
sur son visage.
Il sortit alors la guitare de son
étui et la déposa directement le lit.
Voilà qui est mieux ! se
dit-il Richard. L'effet sera ainsi davantage saisissant.
Il ne devait rester que très peu
de temps avant la fin du retour. Aussi, pour tuer le temps, Richard fit le tour
du lit et alla tranquillement s'assoir sur le siège du bureau.
Sur celui-ci se trouvait un
devoir de mathématique. Richard y reconnut son écriture — elle n'avait pas
vraiment changé depuis toutes ces années.
Mon Dieu ! s’exclama-t-il
intérieurement en soupçonnant l'application et l'énergie qu'il avait jadis dû
consacrer pour réaliser ce travail. Voilà à quoi j'ai passé mon enfance : à
résoudre des énigmes algébriques dont je n'avais strictement rien à faire.
Heureusement, cela allait changer
désormais.
En effet, Richard projetait que
lorsque l’enfant qu’il était découvrirait cette guitare, il laisserait immédiatement tomber toutes ces inepties,
pour se lancer à corps perdu dans la musique, dans la pure création
artistique...
Il avait espoir que cette guitare
joue un rôle de « déclencheur artistique » ; il espérait qu’elle
allait lui permettre de mettre un premier pied dans le monde de la musique, et
lui ouvrir les portes d'un univers qu’à sept ans il ne soupçonnait encore même
pas...
Chopin, Mozart ou Satie étaient
des noms encore inconnu pour lui à cet âge-là. Mais, selon ses calculs, ils ne
le resteraient pas longtemps : car rapidement ils deviendront des amis, ou
plutôt ils deviendront ses amis. Des
amis inestimables. Et le jour où il réalisera que lui et eux sont issus de la
même race, il se mettra, tout naturellement, à suivre leur trace...
Lorsque les trente minutes de
retour dans le passé pour lesquelles il avait payé furent écoulées, la lumière
intense engloba à nouveau Richard... L’aiguille du temps s’inversa, et il fut
projeté dans le futur cette fois-ci — dans le nouveau futur qu’il avait créé.
Et, le temps d'un souffle, le décor autour de lui ne fut plus sa chambre
d'enfant, mais un lieu obscur et étrange qu'il ne connaissait pas.
* * *
Richard se trouvait dans une très
volumineuse pièce plongée dans la pénombre, où seuls quelques fins filets de
lumière parvenaient à filtrer à travers les volets clos. Il était en position
assise, sur une simple chaise, près d’un des murs.
Au bout d'un moment, ses yeux
parvinrent à distinguer les détails de la pièce. Non loin de lui se trouvait un
bureau. Celui-ci était en désordre ; des papiers, ici et là, en parcourait
la surface. Un peu plus loin, contre le mur du fond, se trouvait un buffet
poussiéreux, dont une vitre était cassée. Entre le bureau et le buffet, le sol
paraissait crasseux ; il était tapissé de papiers, de mégots et de ce qui
semblait être des restes de nourritures. Des habits étaient même jetés par
terre, prenant lamentablement la poussière. La pièce dans son ensemble faisait
penser à un capharnaüm malsain.
Richard entreprit de se lever
pour aller ouvrir les volets, et enfin comprendre ce qu'il se passait ici, mais
quelque chose l'en empêcha — et ce "quelque chose" n'était pas un
élément extérieur, mais intérieur... Il provenait de l’intérieur de son corps.
Richard éprouvait en effet un
genre de malaise, un genre de nausée (bien qu'en réalité cela fut bien plus
qu'une simple nausée), qui paralysait l'ensemble de ses muscles, et l’obligeait
à rester clouer sur la chaise.
C'est alors que, dans cette quasi
obscurité qui l'environnait, Richard se mit à voir, flottant dans un des coins
de la pièce, des espèces de grands lézards... Oui, de longs lézards aux regards
vif et menaçant. On aurait dit qu'il y en avait des centaines. Chacun d’eux
pourvus de longues queues fourchues et de griffes acérées, qui pouvaient faire
penser à de longs couteaux prêts à déchirer la chair...
Ces créatures volantes semblaient
comme le larguer... Elles semblaient s’amuser avec ses nerfs, avec la peur
qu'elles lui inspiraient.
Richard tourna vivement la tête
et parvint à s’arracher à cette vision de terreur. Mais quand son regard
s’attarda sur la surface du bureau, c’est des têtes de démons qu’il vit cette
fois-ci. Des démons qui se riaient éperdument de lui.
Ces têtes avaient des expressions
changeantes et terrifiantes ; parfois elles lui souriaient avec malices de
toutes leurs dents pointues, parfois elles lui tiraient la langue en braquant
sur lui un regard fixe à lui glacer le sang.
A quelques mètres devant lui,
évoluant de manière désordonnée sur le sol, une multitude d'araignées
agressives se dirigeaient maintenant vers ses pieds. Richard eut immédiatement
un mouvement instinct de recul. Cependant, ces araignées ne paraissaient non
plus vouloir vraiment fondre sur lui ; en fait, elles donnaient le sentiment de
se rapprocher toujours d'avantage, sans jamais aller jusqu'au bout... tel une
vis sans fin qui semble s'enfoncer mais qui en réalité ne bouge pas d'un pouce.
C'est alors que la vérité émergea
dans l'esprit de Richard. Il avait compris que ces créatures n’étaient
aucunement dangereuses en elles-mêmes, et n’avait que la possibilité de le
maintenir dans un état de peur perpétuel, et ce, pour raison bien simple :
elles n’étaient qu’une illusion.
— Seigneur ! s'exclama-t-il à
haute voix. Quelqu'un m'a drogué !
Il trouva alors la force de se
mettre debout, et entreprit d’aller ouvrir les volets.
Mais en se levant, il fit tomber
quelque chose qui se trouvait posé sur ses cuisses et qu’il n’avait pas senti
jusque-là. En percutant le sol, l’objet émit un son horrible, un son saturé qui
se répercuta au quatre coin de la pièce et qui ne semblait pas vouloir
s'arrêter.
Par peur, Richard se mit alors à
courir comme un dératé à travers les visions cauchemardesques. Mais il n’alla
pas bien loin, et, trébuchant sur un obstacle, termina lamentablement sa course
avachi de tout son long sur le plancher.
C'est à ce moment-là qu'une porte
s'ouvrit. Puis, quelqu’un enclencha l'interrupteur, ce qui fit disparaître les
visions lucifériennes.
Ensuite une voix féminine — une
voix douce, presque enfantine, une voix aux accents de lassitude — demanda avec
bienveillance :
— Ca va, bébé ? (Quelque pas dans
la pièce, puis :) Mais qu'est-ce qu'il t’arrive, encore ? Je t'ai pourtant
dit que je ne sentais pas du tout ce revendeur... Mais tu ne m'écoutes jamais.
Richard se redressa et s'assit
sur son séant. Il se frotta les yeux, et, lorsqu’il les rouvrit, il vit une
jeune femme frêle, qui devait à peine avoir vingt ans, et qui se dirigeait d’un
pas nonchalant vers les lui.
La jeune femme s'arrêta à sa
hauteur et le considéra d’un œil dépité.
— Ca n’a pas du tout l’air
d’aller, mon beau, lui dit-elle.
— Où suis-je ? demanda-il, mais
la question qu'il aurait dû poser à la place était "Qui suis-je ?"
Avec apitoiement, la fille le
regarda de toute sa hauteur. Puis elle écarta les bras et désigna la pièce dans
laquelle ils se trouvaient.
— Mais où crois-tu être, Richard
? Tu es chez toi, tu es chez nous...
La jeune femme avait un piercing
au nez, et un autre en forme de boucle à l'arcane sourcilière. Ses cheveux
filandreux étaient teints en rose criard.
Elle se détourna de Richard et
alla couper l'amplificateur, dont le son s'était mué en un larsen strident.
Puis elle remit ensuite la guitare sur son chevalet.
Richard comprit que l'objet qu’il
avait fait tomber, et qui avait provoqué tant de bruit, était une guitare
électrique...
Le calme était maintenant revenu
dans la pièce.
Avec difficulté Richard se remis
debout, et, retrouvant peu à peu ses esprit, observa ce qui se trouvait autour
de lui.
Tout au fond de la pièce,
derrière la chaise sur laquelle il était assis, se trouvaient des guitares,
soigneusement alignés le long du mur — chacune d’elles reposant tranquillement
sur son chevalets de chrome et de plastique. Il y en avait de toutes sortes :
des guitares acoustiques, espagnoles, à douze cordes, électriques, etc. Leurs
formes et leurs couleurs étaient également différentes.
Près de la porte par laquelle la
fille était entrée, des cadres contenant des photographies étaient accrochaient
au mur, tandis que d’autres photos étaient directement punaisées sur celui-ci.
Richard s'approcha et examina
scrupuleusement les clichés.
C’était pour la plupart des
photos de concerts, prises sur scène ou depuis les loges.
Bien que son corps y fût plus
maigre, et son visage plus émacié, Richard se reconnut dans la plupart des
clichés...
Beaucoup de photos le montraient
en effet sur scène, en habit de cuir et santiags, chapeau trônant fièrement sur
la tête, jouant de la guitare à côté d'autres musicien. Ils étaient quatre en
tout : un bassiste, un batteur, un chanteur et lui à la guitare. Tous quatre
formant de toute évidence un groupe de rock ; un groupe de rock qui, semblait-il,
une longue histoire derrière lui...
D'autres clichés le montraient
également qui prenait la pose à côté d'autre vedettes de la musique. Sur des
photographies prises de près, Richard remarqua que ses bras, ainsi que d'autres
parties de son corps étaient remplis de tatouages, et, en regardant directement
ses membres supérieurs, il constata que c’était vrai.
Il se détourna du mur de photos
pour face à la jeune femme aux cheveux roses.
— Je suis une star du rock ? lui
demanda-t-il désappointé.
La jeune femme ne lui répondit
pas tout de suite. Faisant un pas sur le côté, elle s'assit sur l'amplificateur
de la guitare. Là, le dos légèrement vouté, elle sortit de sa poche une moitié
de joint qu’elle porta à ses lèvres. Elle s’empara d’un briquet qui trainait
sur un tabouret et alluma le joint avec une intense concentration.
Elle aspira la fumée, regarda le
plafond, méditative, puis recracha lentement un long nuage gris, avant de
préciser :
— Tu l'étais... Tu l’étais,
avant. Avant ta panne sèche, avant ta panne d'inspiration...
Puis elle se mura à nouveau dans
le silence, dans des pensées intérieures qu’elle ne partageait avec personne
qu’avec elle-même.
— Et pourquoi ne suis-je inspiré
? lui demanda Richard.
La jeune femme le regarda droit
dans les yeux.
— Quelle question ! fit-elle au
bout d'un moment. Mais comment veux-tu que je le sache ? Je ne suis pas dans ta
tête ! (De la tristesse passa sur son visage ; elle fit un geste vague de
la main, avant de poursuivre :)Ce que je sais, en tout cas, c'est qu'avant tu
éteignais toutes les lumières, et... et plongé dans noir tu parvenais à
composer des chansons du tonnerre pour ton groupe... Ah oui, du tonnerre tes
compositions ! L'obscurité, les coins sombres, ça à toujours était ton truc, ta
source intime d'inspiration... Mais depuis quelques années, tout ce que tu
arrives à faire...
Elle laissa la fin de sa phrase
en suspens.
— Qu’est-ce qu’il se passe avec
mes dernière compositions ? voulut savoir Richard.
Mais cette question lui parut
soudain absurde.
Un guitariste de rock, pensa-t-il
dépité, abattu. Ce n'est pas vraiment ce que je voulais devenir. Je suis très
loin du destin que j'ai rêvé durant toutes ces années.
D'une voix autoritaire il ordonna
soudain :
— Va me chercher un des albums du
groupe, n'importe lequel. (Il se reprit.) Non... pas n'importe lequel, mais
celui qui est unanimement considéré comme étant le meilleur.
La jeune fille le considéra avec
suspicion.
— Tu es à ce point défoncé ?
lui demanda-t-elle comme si elle lui avait simplement demandé l’heure.
Toutefois, sous l’insistance du
regard de Richard, elle ne posa pas plus de question et se soumis à sa requête.
Elle alla devant le buffet du fond, fit coulisser la vitre de ce dernier, et en
sortit une sphère musicale.
Elle revint vers Richard et lui
tendit la sphère.
— Celui-ci est votre meilleur
album, lui annonça-t-elle. C'est celui qui a fait votre renommé internationale.
Richard repéra une petite chaîne
hi-fi qui était posée sur un guéridon. Il l'alluma et y inséra la sphère. Il
appuya ensuite sur le bouton « lecture » et augmenta machinalement le
volume.
Le premier morceau débuta.
Un son, ou plutôt un bruit de
guitare saturé, sortit en trombe des haut-parleurs. Quelques instant plus tard,
la batterie se mis à marquer le rythme de façon entêtante, hypnotique. La basse
ensuite se fit entendre, produisant un son de caverne, étouffé et sourd. Enfin,
la voix du chanteur entra dans le morceau ; une voix nasillarde, sèche,
désincarnée, chantant des paroles absurdes sur un semblant de mélodie.
Richard ne put en écouter
d’avantage. Abattu par tant de laideur, il passa au morceau suivant.
C'est la voix érayée du chanteur
qui cette fois-ci ouvrit le bal ; elle répétait une phrase en boucle, une
phrase parfaitement ridicule. Cela sembla durer une éternité. Puis le chanteur
se tut et c’est tous les instruments qui entrèrent d'un seul coup dans le
morceau. Cela fit sursauter Richard qui se serait cru dans une usine, dans un
lieu où l'art n'avait pas sa place. Il interrompit rapidement cette cacophonie
affligeante.
Il passa au troisième, puis au
quatrième morceau, et constata que c'était à chaque fois la même chose :
absence de vraie mélodie, d’âme, d’émotion, paroles affligeantes, mots rimant
de façon hasardeuses, etc. Bref, tout un ensemble de preuves lui montrant de
façon cinglante que son retour avait été un cuisant échec.
C'est alors qu'une mémoire qu'il
ne connaissait pas vint peu à peu, par strate successives, s'épanouir dans son
esprit : il s'agissait de la mémoire liée à cette vie d'artiste de rock qu'il
n'avait pas vécu. Les souvenirs de cette vie se cristallisèrent avec tellement
de précision dans son cerveau, qu’il parvint aisément à reconstituer ce qu’il
s’était passé.
Comme les seules références
musicales auxquelles enfant il avait eu accès étaient la musique passant à la
radio, et que dans les années 90 la musique rock était très présente sur la
bande FM, Richard, par jeu au début, s'était amusé à reproduire les morceaux
qui passaient sur son petit radio-réveil. Et, très tôt, il parvint à acquérir
une technique impressionnante à la guitare.
Autodidacte, il avait ensuite,
lors de ses années au collège, fait partie de plusieurs groupes de rock, jouant
l’été dans des bals, des mariages, des baptêmes, etc.
Plus tard, lorsqu'il entra au
lycée, il forma, avec trois autres camarades, un groupe de rock aux ambitions
beaucoup plus grandes que les fêtes de quartiers — c'était le temps de ses
premières compositions, le temps des premiers concerts où les gens se
déplaçaient uniquement pour venir les écouter lui et son groupe...
Richard et ses camarades
musiciens s'étaient fait, à cette époque, une belle réputation dans la région
parisienne.
Lorsqu’il eut dix huit ans, comme
il s'intéressait d'avantage à la musique qu'aux études, c'est tout
naturellement qu'il poursuivit sur sa lancée artistique en formant, avec trois
nouveaux compères, ce qui allait devenir un des plus grand groupe de rock
français, un des rares aillant réussit à avoir un impact international.
Aujourd’hui, à quarante quatre
ans, Richard n’avait plus rien à prouver au monde.
Pourtant il se laissa mollement
tomber sur le canapé en tissu, ne sachant que penser de ce destin dont les
souvenirs lui étaient revenus avec tellement précision qu'il avait le sentiment
qu’ils étaient siens. Et d'une certaine manière, c'était le cas : il était
devenu la personne qui avait vécu cette vie...
Cependant, logé quelque part dans
son esprit, il y avait une autre personne. Et cette personne avait d'autre
envie. Cette personne avait d'autre rêve. Et c'est elle qui prit le dessus sur
la star du rock ; c'est elle qui poussa le Richard drogué, tatoué, affaibli et
efflanqué à tirer un trait sur sa vie, afin de s'offrir un nouveau destin...
Oui, il me faut rectifier le
tir ! décida-t-il, presque sereinement.
Désormais, grâce à ses souvenirs,
il savait où il se trouvait : il était chez lui, dans sa maison parisienne, en
compagnie de sa compagne du moment, la jeune femme aux cheveux rose...
Il savait également que la
société Retour existait aussi dans ce monde-là. Cela lui redonna confiance et
assurance.
Il n'y avait donc pas de temps.
Richard fit appeler un taxi. Ce
dernier vint le chercher à son domicile, et le conduisit promptement dans les
locaux de l'agence Retour la plus proche.
En sortant du taxi, Richard ne
se rendit pas immédiatement à l'agence, mais bifurqua dans une rue
perpendiculaire.
Il entra dans un magasin, et,
quelques minutes plus tard, en ressorti avec un piano numérique sous le bras.
Il pénétra ensuite dans l'agence
avec le piano numérique qu'il venait d'acheter.
— Je souhaite effectuer un retour
au 18 janvier 1991, à Paris, ruelle Sourdis, annonça-t-il sans préambule.
La femme derrière le comptoir fit
de gros yeux ronds en l’apercevant.
— Mais, vous êtes...
commença-t-elle.
— Je souhaite l’effectuer
immédiatement, coupa Richard.
La femme se reprit.
— A... à quelle heure ?
demanda-t-elle.
Richard réfléchit — il ne fallait
pas qu'il croise son autre lui, celui qui avait déposé la guitare.
— 11 heures 30, annonça-t-il au
bout d'un moment.
La femme nota toutes ces
informations de manière télépathique sur son écran holographique.
- Vous souhaitez apporter ce
piano avec vous, j'imagine ?
Richard acquiesça.
— Bien, fit la femme. Je préviens
tout de suite l'équipe technique. Veuillez patienter ici quelques instants.
— Merci, dit Richard avant
d'aller patienter sur l'un des fauteuils à dispositions des clients.
Cinq minutes plus tard, on le
convoqua pour son second retour. Plus exactement, on le convoqua pour son
second retour de son point de vue à lui,
car dans cette réalité-ci, dans ce monde parallèle où il était devenu une star
du rock, il s'agissait de son unique, fatal et irréversible retour vers le
passé.
* * *
Richard émergea une nouvelle fois
dans la ruelle obscure et dépeuplée. Il la quitta rapidement et prit la
direction de la résidence de son enfance.
Il constata qu’il avait toujours
ses tatouages, et que ses joues étaient toujours aussi creuse. Le manque lié à
la drogue commençait également à se faire ressentir, et cela le faisait
transpirer à grosse goûtes.
Quand il atteignit la porte
d'entrée de l’immeuble, il était tout tremblant et fébrile.
Là aussi, il avait choisi un
retour d’une demi-heure — il devrait donc supporter son état maladif durant ce
laps de temps, jusqu’à être projeté dans le nouveau futur que ses action
présentes allaient engendrer...
La porte d'entrée était bien
évidemment ouverte, vu qu’il ne l'avait pas refermé la première fois.
Il pénétra à l’intérieur de
l’appartement, traversa le couloir et se retrouva bientôt dans la chambre.
La guitare qu'il avait
précédemment laissée était toujours là, trônant fièrement sur le lit. Il s'en
empara sans ménagement, et y déposa à la place le piano numérique. Puis il
ressortit.
Une fois à l'extérieur, il jeta
la guitare dans une benne à ordure, et se mit en quête d'un endroit à l'abri
des regards....
Il trouva une rue se terminant en
cul-de-sac.
L'endroit était désert,
silencieux, et les volets des logements se trouvaient fermés pour la plupart.
Richard repéra un amoncellement
d'ordures, derrière lequel, accroupi, il se cacha. Et, là, il attendit
patiemment que le futur vienne le happer...
* * *
La première chose qu’il vit
lorsque l'éclatante lumière blanche se dissipa, ce fut les magnifiques touches
noires et blanches d'un piano à queue devant lequel il était assis. Cette
vision - céleste pour lui - le remplit d'un tel contentement et d'une telle
joie qu'il faillit littéralement en pleureur.
Le cœur battant, il leva les yeux
et vit qu'une partition musicale se trouvait juste au-dessus du clavier.
Il se pencha en avant pour mieux
observer la partition.
Il s'agissait, en fait, d'un
cahier contenant à l'origine des portées musicales vierges. A l'origine... car
il y avait désormais des notes musicales inscrites sur la portée ; des
notes écrites à la va-vite au crayon, dans l'urgence de l'instant, dans
l’urgence de la création...
Bien que Richard n’eut jamais
écrit une seule notre musicale de toute sa vie, c'est avec une vive émotion
qu'il y reconnut son écriture...
Il ne pouvait donc plus y avoir
de doute : sa folle entreprise avait bel et bien réussi cette fois-ci, il était
devenu compositeur ; et, à cet instant même, la personne qu'il était
devenu était en pleine création artistique...
Richard se mit alors à observer,
fasciné, les croches et les doubles-croches qui, littéralement, semblaient
comme danser devant ses yeux ébahis.
Quel style de morceau cela
peut-il bien être ? se demanda-t-il, avide de curiosité. Est-ce une
composition triste, joyeuse, mélancolique ou pleine de gaité ?
Pour le savoir, il n'y avait
qu'un seul moyen...
Posant ses deux mains sur le
clavier, et fixant son regard sur la portée musicale, Richard attendit avec
dévotion, que la mémoire de cette vie s’écoule en lui afin qu’elle lui permette
de jouer ce morceau en cours d'ébauche.
Il patienta quelques instants,
mais cela ne vint pas : le bout de ses doigts restaient désespérément
immobile au-dessus des touches.
Il est encore beaucoup trop tôt,
réalisa-t-il.
En effet, les souvenirs de ce
destin ne s’étaient pas encore manifestés en lui.
Aussi, il se détourna un instant
du piano, et, en attendant de retrouver la mémoire, porta toute son attention
sur l'environnement à l'intérieur duquel il avait émergé.
Il se trouvait dans un tout petit
appartement, parfaitement bien entretenu et joliment décoré.
Sur les murs étaient accroché
quelques tableaux ; certains représentaient des natures mortes, d’autres
des portraits. Dans un coin, posé sur une délicate commode, une plante
d’intérieur s’épanouissait paisiblement dans son pot. Un peu plus loin, se
trouvait un meuble de salon sur lequel quelques souvenirs de voyages était
délicatement disposés ici et là. Au sol, une large moquette de forme ronde,
avec des fleurs comme motif, était posé sur le parquet. Une atmosphère sereine
et détendue imprégnait ce lieu.
En se mettant debout, Richard
remarqua qu’il ne ressentait plus de manque lié à la drogue. De plus, ses
tatouages avaient complètement disparu, et il avait repris un poids
raisonnable.
Sur une étagère, il vit des
photos le représentant en compagnie de gens qu'il ne connaissait pas. Il
observa quelques minutes ces photos, puis se dirigea vers un petit bureau, et
ouvrit le premier tiroir. Il tomba sur plusieurs cahiers de partition. Il prit
celui se trouvant au-dessus de la pile et commença à le feuilleter.
Toutes ces compositions étaient
de lui ; chaque cahier en comprenant plusieurs.
Toutefois, une chose retint plus
qu’une autre son attention. Il s'agissait des titres des morceaux.
Ceux-ci portaient en effet des
noms pour le moins... étranges. "Ballade en mer" ou "Baiser
romantique sous un clocher du XVIIIème siècle", pour ne citer que ceux-là.
Richard retourna au piano avec le
cahier.
Il ouvrit celui-ci au hasard et
le mit à la place de la partition en cours d’ébauche.
Le morceau qu’il avait devant les
yeux s’appelait "Révélation d'une vérité".
Posant à nouveau le bout de ses
doigts sur le clavier, Richard fut bientôt capable de déchiffrer et de jouer sa
propre composition...
Il joua avec aisance et dextérité
le morceau. Sous ses doigts, il pouvait sentir les années de travail qu’il lui
avait fallu consacrer pour acquérir une telle maîtrise de l’instrument.
Le morceau qu'il était
présentement en train de jouer avait des accents grinçants et menaçants. On
aurait dit une plainte, un déchirement.
Cela aurait pu être beau et
émouvant, et pourtant, quelque chose n’allait pas.
Richard s'arrêta de jouer, et le
dernier accord qu’il plaqua raisonna dans la pièce tel un terrible orage.
Il était perplexe vis-à-vis de sa
composition.
Sous de faux accents de menaces
imminentes, cette composition était beaucoup trop plate et impersonnelle. Il
lui manquait quelque chose. Quelque chose de fondamental. Elle ressemblait trop
à... à une parodie.
Richard tourna les pages du
cahier, et tomba sur un nouveau morceau. "Repas familial et bonne
humeur"
La musique qui coula cette
fois-ci de ses doigts était une musique douce, agréable, légère, mais... mais
là aussi il manquait quelque chose ; il manquait ce petit quelque chose
qui aurait fait la différence... La différence entre une vraie composition
musicale et une caricature de composition !
Il chercha dans sa mémoire
l'explication, et, sans tarder, celle-ci vint le frapper comme un éclair de
mauvaise conscience.
— Non ! Ce n'est pas possible !
ragea-t-il. Ma vie ne peut-être devenue cela !
Et pourtant...
Lorsqu'enfant il avait découvert
le piano numérique posé sur son lit, sa première réaction - ainsi que celle de
ses parents - avait tout naturellement été la surprise. Toutefois, ses parents
l'autorisèrent à conserver l'instrument, et c’est ainsi que, durant des
semaines, il avait pianoté au hasard sur les touches du clavier, jusqu'à que
ses parents, lassés de ces cacophonies quotidiennes, ne décident finalement de
l'inscrire dans une école de musique.
Il y apprit le solfège, et on lui
fit découvrir les grands compositeurs classiques.
Plus tard, lorsqu'il fut
adolescent, il eut des velléités de compositeur et se lança dans la création de
ses propres morceaux...
Hélas, tout ce qu'il réussit à
produire durant toutes ces années ne fut que de pales copies d'œuvres de ces
compositeurs de génies...
Jamais, en effet, Richard ne
parvint vraiment à créer sont propre style ; jamais il ne parvint à se
détacher de ses maîtres pour voler de ses propres ailes.
Et, une fois adulte, il allait
tout laisser tomber, quant, au détour d'un café, il croisa la route d'un
producteur travaillant pour la télévision...
Ce dernier, après avoir écouté
ses compositions, lui proposa de signer un premier contrat.
Et c'est ainsi que Richard se mit
à composer de la musique pour des téléfilms et des séries, pour des émissions
de jeu et des talk-shows, tous de piète qualité. Quant à la qualité de ces
composition, il ne se fourvoyait pas sur elles, et savait éperdument qu’elles
étaient le reflet des programmes qu'elles servaient, et qu'aucunes d'elles ne
valaient le moindre lied de Schubert ou la moindre petite mélodie de Mozart.
Toutefois, leurs médiocrités musicales évidentes lui avaient malgré tout permis
de gagner confortablement sa vie. C'était certes une maigre consolation, mais
cela valait mieux que rien.
Ecœuré par ce destin de
compositeur raté, Richard s'empara du recueil de partition et le jeta violement
au sol.
Jamais je n'aurais dû franchir
les portes de cette agence de malheur ! se reprocha-t-il intérieurement. Je
n'aurais jamais dû abandonner Lise comme je l'ai fait — c'était un acte ignoble
et indigne. Tourner le dos à sa femme, tourner le dos à son monde... Comment
ai-je pu faire cela ?
Soudain, Richard mesurait
l'étendue du caractère insensé de son entreprise. Il était dégoûté de lui-même,
de ce qu’il avait été capable d'accomplir au nom de l’art.
Au moins, avec mes tours de
magies ridicules, se dit-il avec amertume, je suis parvenu à me faire un nom
dans la région ; au moins, grâce à eux, j'ai créé un style unique... Certes,
jamais je n'aurais marqué l'histoire de l'art, jamais je n'aurais été
mondialement connu, mais cela valait quand même mieux que de poursuivre une
chimère !
Hélas il ne pouvait plus revenir
en arrière : dans une autre réalité on avait annoncé à Lise sa décision de tout
quitter, de tout abandonner. Et Richard ne pouvait désormais plus avoir accès à
cet autre espace-temps pour rattraper son erreur.
Face à ce constat déprimant, des
sillons humides se mirent à couler le long de ses joues, tombant sur ses bras
et sur le sol ; et, durant un instant, ces minuscules goûtes lui parurent
parfaitement insignifiantes dans la grande trame du réel qu’il avait engendré.
* * *
Richard se sentait plus seul que
jamais lorsqu’il franchit pour la troisième fois les portes automatiques de
l'agence Retour.
Cette fois-ci, il était bien
décidé à ne rien emporter avec lui : il enlèverait simplement le piano
numérique du lit, et laissera à son enfance suivre son cours naturel... Et peu
importe le chemin que celle-ci prendra ! Ca ne pouvait pas être pire que
ce à quoi il avait assisté, que ce qu’il avait été amené à vivre directement dans
sa chair.
— A quelle heure, monsieur ?
demanda la femme derrière le comptoir.
L'esprit nébuleux, Richard avait
du mal à réfléchir, à se concentrer sur la question. Il ouvrit la bouche,
hésitant et incertain.
— Midi, finit-il par dire d'une
voix chevrotante.
La réceptionniste enregistra les
informations sur la projection holographique.
— Quant à la date du retour ?
interrogea-t-elle.
— Aujourd'hui même, répondit
Richard.
La femme rentra cette information
avant d'annoncer :
— Veuillez patienter sur ces bancs, là-bas,
pendant que nos techniciens...
Richard connaissait la suite par
cœur.
Dix minutes plus tard, c'est dans
une semi-conscience qu'il pénétra dans l'extension en forme d'œuf de la machine
temporelle.
Comme le désespoir avait fini de
l'anéantir, ce n'est que lorsque le processus de retour dans le temps prit fin
que Richard se souvint qui il était, et quel but il poursuivait.
Il marcha tel un automate dans
les rues, ne prenant même pas le temps de respirer, ne faisant nullement
attention aux gens qu’il croisait, et ce, jusqu'à atteindre la résidence.
Il franchit la porte d'entrée de
l'immeuble, monta les deux étages, pénétra dans l’appartement, et, une fois
dans la chambre, s'empara du piano numérique. Il cala ce dernier sous son bras
et ressortit.
Tandis qu’il redescendaient les
marches, il eut soudain la désagréable sensation d'être épié. Il regarda
par-dessus son épaule, mais ne vit personne.
Une fois à l'extérieur, Richard
expédia le piano dans la grande poubelle, là où il avait précédemment jeté la
guitare. Ensuite il retourna dans la rue se terminant en cul-de-sac...
Il retrouva le tas d'immondices,
et s'y camoufla derrière.
Alors qu'il était accroupis, le
dos appuyé contre le mur, de petits bruits de pas parvinrent jusqu’à ses
oreilles. Quelques secondes plus tard, il sentit une présence s’approcher de
lui.
Richard se tassa d’avantage sur
lui-même.
— Il ne faut pas qu’on me voit,
songea-t-il.
Mais la mince silhouette
continuait de s'approcher inexorablement de lui.
— Je vous ai vu ! accusa une voix
d'enfant mal assuré. Sortez de là !
Richard soupira.
Sale gosse ! ragea-t-il
intérieurement, avant de se remettre debout à contre-cœur.
Il fit face à l’enfant.
— Tu n'as rien à faire ici,
petit, lui dit-il. Va-t-en tout de suite, autrement...
Richard se figea soudain,
laissant sa phrase en suspens.
— Nom de Dieu ! s'écria-t-il en
reconnaissant ses propres traits dans ceux du garçonnet.
Il ne put en dire d’avantage, car
au moment où il prononça ces mots, il disparut.
* * *
Richard ouvrit les yeux.
Quand la vive lumière se dissipa,
c’est pour laisser place à un environnement qui lui était familier.
Il s'agissait de la maison que
lui et Lise avaient achetée à crédit voilà bien des années... Richard avait
émergé dans le salon ; il était, en ce moment même confortablement assis
sur son canapé, entouré ici et là de ses gadgets de magicien.
Qu'est-ce que cela signifie ? se
demanda-t-il. Suis-je revenu à mon point de départ ? Pourtant je sais bien
que cela est impossible...
La société Retour avait en effet
démontré que l’on ne pouvait revenir à son point d’origine ; que, en
revenant en arrière dans le temps, il se créait automatiquement un univers
parallèle, excluant ainsi tout paradoxe temporel...
Richard se leva et se dirigea
prestement vers les cadres posées sur le buffet.
Il y vit les photos de son
mariage avec Lise et de leurs deux enfants ; des photos également de ses
galas et spectacles qu’il avait donné un peu partout en France, etc.
Rien ne paraissait avoir changé ;
tout était parfaitement conforme à ses souvenirs.
Alors... était-il possible qu'il
fut réellement revenu à son point de départ ?
On sonna à la porte.
D'une démarche hésitante, Richard
alla ouvrir.
Deux hommes en costume et cravate
se tenaient sur le palier. L’un d’eux tenait une petite mallette.
Lorsque ce dernier posa ses yeux
sur Richard, il eut un bref mouvement de recul, comme s’il avait vu un fantôme.
Sans un mot, il porta son attention sur un petit papier qu'il tenait entre ses
doigts. Ensuite, il releva la tête et demanda :
— Je suis bien au 26 rue
Sainte-Apolline ?
Richard acquiesça.
L'homme grogna alors et se mit à chuchoter quelque chose à l'oreille de
son collègue.
Pendant qu’ils parlaient
ensemble, le regard de Richard s'attarda sur la mallette.
Sur le cuir noir synthétique
celle-ci était gravé une flèche stylisée se courbant gracieusement sur
elle-même de manière à ce que sa pointe indique sa base.
Le cœur de Richard
s’emballa : il s’agissait du symbole de la société Retour.
Il sut alors qui étaient ces deux
individus cravatés... Celui tenant la mallette était de toute évidence le
représentant de la société, quant à l'autre, il s'agissait du psychologue censé
soutenir sa femme et ses proches.
Mais voilà : il n’y avait
désormais plus personne à consoler, car Richard était de toute évidence de
retour.
— Etes-vous Richard Giraud ?
s’enquit de demander le représentant de la société.
— C'est bien moi, répondit
Richard. Est-ce qu'il y a un problème, messieurs ?
L’homme émis un petit bruit avec
sa bouche.
— Non... juste une erreur de nos
services, bredouilla-t-il. (Il ajouta, l’air aigri :) Et ce n'est pas la
première fois que ça arrive. Veuillez nous excusez pour le dérangement,
monsieur. Bonne journée.
Les deux hommes tournèrent les
talons.
Richard referma la porte.
— Qui était-ce ? demanda Lise
depuis la cuisine.
— Oh... juste une erreur sans
importance, répondit Richard en la rejoignant.
Lise était devant la plaque
chauffante en train de préparer le repas de midi.
L'odeur de friture qui se
dégageait de la poêle raviva le cœur de Richard ; il était heureux de retrouver
son foyer, de reprendre sa vie là où elle s'était arrêtée.
Il regarda autour de lui,
s'empara de l'économe et de quelques pommes de terre, et se mit à les éplucher
debout devant la table.
Mais soudain, tandis que les
pelures s'amoncelaient sur la nappe, il s'interrompit dans son activité.
Quelque chose venait d'émerger dans son esprit. Un souvenir. Un souvenir à la
fois lointain et... récent.
Enfant, il avait vu un homme
disparaître devant ses yeux. Et, à cet instant, il comprenait que cet homme
n'était personne d'autre que lui-même...
Il s’adressa alors à sa femme :
— Te souviens-tu, Lise, que je
t'ai toujours dis ne pas savoir ce qui m'avait poussé à être magicien ?
Cette dernière acquiesça.
— Je me souviens très bien,
dit-elle.
— Eh bien... commença Richard,
maintenant je sais. Et c’est une longue histoire.