Le
zèle du Sauveur
Lentement, Vincent ouvrit les
yeux, quittant peu à peu les limbes de son sommeil artificiel.
Encore à moitié endormi, il
ramena ensuite son bras à hauteur de visage, puis actionna le cadran lumineux
de sa montre-bracelet.
Il fronça les sourcils :
normalement il aurait dû être encore en train de dormir. Hors ce n'était pas le
cas. Ce qui voulait dire que la pilule qu'il avait prise, afin que son voyage
retour à l'intérieur de la spatio-cabine passe plus vite, n'avaient pas eu
l'effet escompté.
Avec irascibilité, il s'assit sur
son séant et chercha à tâtons l'interrupteur mural.
Quand la petite veilleuse fut
allumée, il écarta draps et couvertures, puis resta un moment sur le bord du
petit lit, sans rien faire d'autre que de contempler ses pieds nus posés sur le
plancher.
Il avait connu de meilleurs
réveils. Surtout ces derniers jours — ou plus exactement, ces deux dernières
semaines, qu'il venait de passer sur Bergus 2.
Bergus 2... une des destinations
touristiques les plus prisées par les terriens.
Distante de quatorze
années-lumière de la Terre, cette planète devait en grande partie sa réputation
à ses stations balnéaires qui avaient été aménagées le longs de ses plages de
sable multicolore, à son ciel ocre et or, et aussi et surtout à son double
coucher de soleil.
Et Vincent, comme tant d'autres
avant lui, avait voulu voir toutes ces merveilles de ses propres yeux...
Et maintenant que c'était chose
faite, il revenait vers la Terre, à l'intérieur d'une spatio-cabine...
Les spatio-cabines pouvaient être
comparés aux cabines des téléphériques terrestres (bien qu'en réalité elles
fussent bien plus spacieuses et confortables que ces dernières). Développées
spécialement pour le tourisme, on leur faisait emprunter des raccourcis
(également appelés tunnels spatio-temporel ou trou de vers) qui leur permettait
de rallier en quelques heures seulement des systèmes solaires se trouvant à des
années-lumière de distance.
Vincent bailla, puis se décida enfin à se lever.
Me voilà donc avec cinq heures
devant moi, se dit-il. Cinq longues heures avant que la cabine n'émerge du
tunnel, au large de la lune...
Il soupira.
Puis, avec lassitude, il commença
à s'habiller, avant de sortir de la petite chambre.
Il longea le minuscule couloir et
atteignit bientôt la pièce principale.
Celle-ci comprenait une table,
quatre chaises et un petit coin cuisine. Les spatio-cabines étaient de
véritables appartements volant.
Vincent se laissa mollement
tomber sur l'une des chaises.
Il bailla une nouvelle fois et se
frotta les yeux.
Non loin de lui, posée
négligemment sur la table, se trouvait la boîte de pilules.
Il se mit à la lorgner d'un
regard sévère, émit un grognement d'insatisfaction, puis, au bout d'un moment,
il détourna le regard, fataliste.
Cependant, au bout de quelques
secondes, il y revint... Quelque chose avait retenu son attention.
Il s'agissait en l'occurrence de
l'aspect de la boîte. Celui-ci lui semblait tout à coup différent. Différent de
ce qu'il en avait dans ses souvenirs.
Il s'empara de la boîte pour
l'examiner.
La boîte de pilules comprenait
plusieurs section : dans la première se trouvait les pilules procurant un
sommeil d'une heure, dans la seconde celles de deux heures, etc. Cela allait
jusqu'à dix heures de sommeil consécutif. De ce côté-là, rien n'avait change.
C'est en la regardant ensuite de
profil qu'il comprit ce qui avait changé. Cela avait un rapport avec son
épaisseur.
La boîte, en effet, était
anormalement épaisse, comme s'il lui avait poussé un double-fond durant la
nuit...
Vincent l'approcha de l'unique
point lumineux du plafond, et ne tarda pas à tomber sur ce qu'il cherchait :
une fine rainure, à peine perceptible, qui faisait tout le tour.
Tenant alors fermement la partie
inférieure de la boîte de sa main gauche, il exerça de l'autre main une
pression au niveau de sa partie supérieure... Et ce qui devait arriver arriva :
la boîte céda, pour se séparer en deux parties égales : celle du haut contenant
les pilules, et celle du bas...
Vincent se mit à examiner cette
dernière, et s'aperçut qu'un minuscule morceau de papier y avait été logé.
Il s'empara du papier et le
déplia.
Celui-ci contenait un message...
Un message écrit à la main, en grosses lettres capitales.
"Tu dors toujours, Vincent."
Ses yeux s'agrandirent
d'étonnement.
Qu'est-ce que c'est que ça ? se
demanda-t-il. Et pourquoi y a-t-il mon prénom d'écrit là-dessus ?
Il se mit réfléchit.
De toute évidence quelqu'un
s'était amusé à lui faire une blague.
Je me demande qui s'est permis de
fouiller dans mes affaires pour y cacher cette ânerie, se demanda-t-il, quelque
peu en colère.
Il ne trouvait manifestement pas
la plaisanterie très drôle.
Cela s'est sûrement déroulé
pendant que j'étais à la plage, calcula-t-il. Quelqu'un a dû en profiter pour
entrer dans ma chambre d'hôtel et pour remplacer ma boîte de pilule par cette...
Il interrompit soudain le court
de ses pensées car la lumière du plafonnier venait de se mettre à vaciller.
Un problème électrique, sans
doute, pensa-t-il.
Mais dans la foulée, un quelque
chose d'étrange se produisit ensuite sur la table : de petites tâches sombres,
semblable à des ombres, commencèrent à se déployer sur celle-ci... Elles
évoluaient deux par deux à la queue leu leu, et leur rythme était cadencé. On
aurait dit une armée de petits soldats marchant au pas.
Vincent se pencha au-dessus de la
table pour mieux observer le curieux phénomène.
En tout, il y avait une
trentaine de tâches noires. De formes et de dimensions différentes, elles
formaient un irrégulier chapelet à la surface de la table.
Arrivé à hauteur de Vincent, les
deux ombres qui ouvraient la marche firent une pause ; et, pendant ce court
instant, ce dernier eut le bizarre sentiment d'être épié et étudié en
profondeur...
Puis l'étrange procession reprit
son court.
Lorsque les deux premières ombres
atteignirent le bord de la table, elles prirent quelques centimètres de recul,
avant de s'élancer en avant et de sauter sur l'évier situé en face... Les
autres qui les suivaient en firent autant.
Une fois que toute les ombres
furent sur l'évier, elles entreprirent de se disperser un peu partout sur
celui-ci : autour de son bac, sur l'égouttoir de plastique, certaines allèrent
se juchèrent sur le robinet en inox, d'autre au-dessus de la cafetière et même
tout en haut des placards.
Quant à Vincent, il continuait
d'observer depuis sa chaise, totalement médusé par l'incongru déploiement.
Ce qui se passa ensuite fut tout
aussi formidable, et ne déçu pas notre unique spectateur.
Au-dessus de chaque ombre
individuelle, celui-ci vit soudain apparaître un être de petite taille.
Chacun d'eux mesurait à peine
plus de vingt centimètres. Ils étaient pourvus de bottes, et leurs vêtements
avaient des couleurs vives et très variées. Ce qui frappait le plus, c'était
leurs regards : ces derniers étaient à la fois profonds et espiègles, et
révélaient une grande intelligence. De leurs petits corps se dégageait une
sorte de lumière blanche — c'était comme un champ brillant et incandescent, qui
créait un genre d'halo lumineux autour de leur être.
Celui se trouvant en califourchon
sur le devant du robinet leva le bras, attirant ainsi l'attention de Vincent.
Puis il ouvrit la bouche et dit d'une petite voix grêle :
— Bonjour, Vincent. Sois le
bienvenu dans notre monde. (Une pause, avant d'enchaîner sur le même ton :) Mon
nom est Thisbe, et mes compagnons et moi-même te félicitons d'avoir découvert
notre message.
Vincent se passa un doigt sur ses
lèvres, puis demanda :
— Est-ce que votre message dit la
vérité ?
Le petit être nommé Thisbe
acquiesça.
— Oui, dit-il, il dit la vérité :
tu es toujours en train de dormir.
Vincent médita un instant ces
paroles, avant de déclarer :
— Mais à ce moment-là, si je suis
en train de dormir, vous tous ici présent n'êtes pas vraiment réels ; vous
feriez en quelque sorte parties d'un rêve que je serais en ce moment-même en
train de faire...
Un des êtres de lumières se
trouvant sur la cafetière intervint.
— Ton objection, Vincent, est
pertinente, fit-il, cependant elle ne reflète pas — si j'ose dire — la réalité.
(Il se mit à glousser en silence, avant de poursuivre :) Mon nom à moi est
Leik, et je ne suis nullement une projection onirique : j'existe de part
moi-même... En fait, nous appartenons à un peuple vivant sur un plan subtil de
la réalité, et c'est à travers les rêves que nous parvenons à nous manifester à
ceux qui, comme toi, vivent à un niveau moins éthéré...
Vincent se gratta le menton, puis
il fit :
— Et en ce qui concerne cette
spatio-cabine...
— Elle, par contre, n'est pas
réelle comme nous, lui répondit Leik, mais fait tout simplement partie du rêve
que tu es en ce moment même en train de faire...
— Et nous avons dû entrer dans ce
décor artificiel afin de te contacter, compléta Thisbe.
Vincent n'était pas sûr de bien
saisir ces différents concepts et explications.
— Que me voulez-vous ? fit-t-il,
soudain agacé.
— Nous voulons que tu nous aides,
lui répondit Thisbe.
— Vous aidez ? répéta-t-il. Mais
vous aidez à quoi ?
— A retrouver le soleil, lui
répondit Thisbe.
— Quoi ? s'exclama Vincent.
— Oui, nous te demandons d'aider
notre peuple à retrouver...
— Assez parlé ! le coupa Leik.
(Se tournant ensuite vers Vincent, il dit à ce dernier :) Regarde à
l'extérieur, et ainsi tu comprendras... Oui, ainsi tu verras de tes propres
yeux ce que nous endurons depuis de nombreux siècles...
Vincent fit ce que lui disait
Leik — il se leva et se dirigea vers le hublot le plus proche.
Il regarda à travers le verre
épais, et là il vit un paysage bucolique qui s'étendait à perte de vue...
Il y avait des collines
verdoyantes et des montagnes au loin, des cascades semblables à des filaments
d'or qui se jetaient dans les rivières en contrebas... A travers les vallées,
des cours d'eau dessinaient de sinueuses arabesques ; celles-ci se séparées
parfois en plusieurs parties, et formaient de nouveaux affluents, qui eux-mêmes
se divisaient à nouveau pour en créer d'autres encore, et ainsi de suite, comme
une même image qui se serait répétée à l'infini.
Des animaux vifs, hauts sur
pattes, faisant songer à des gazelles, gambadaient ici et là. Quelques
ruminants étaient également visibles. Regroupés, ils formaient de petites
tâches brunes sur l'herbe verte.
Le ciel lui aussi fourmillait de
vie, et était peuplé d’oiseaux appartenant à des espèces que Vincent n'avait
jamais vu. Les plus remarquables d'entre eux étaient sans contexte de grands
volatiles évoluant en assez haute altitude, car leur plumage brillant reflétait
la lumière du soleil à chaque battement d'aile...
Cette terre sauvage était si
riche, si abondante, si pleine de vie, qu'on aurait dit qu'on avait volé un
morceau du paradis originel pour l'y implanter ici.
Cependant, tout n'était pas aussi
harmonieux et parfait qu'il pouvait y paraître de prime abord...
Il y avait en effet, en ce lieu
si harmonieux et parfait, comme une ombre au tableau ; quelque chose dont la
présence détonnait avec l'harmonie générale, et qui ne semblait tout simplement
pas avoir sa place ici.
Il s'agissait, en l'occurrence,
d'une construction... Un pont pour être précis.
Celui-ci était tout simplement
gigantesque.
Solidement ancré aux sommets de
deux hautes montagnes, il mesurait plusieurs kilomètres de long et déchirait
littéralement le ciel en deux. Ce qu'il y avait d'étrange, c'est qu'il ne
possédait ni poutres, ni pylônes de soutien en son milieu. Et pourtant, cela ne
l'empêchait pas de tenir... bravant sans scrupule la gravité.
L'être nommé Thisbe grimpa sur
l'épaule droite de Vincent et lui murmura à l'oreille :
— Juste en dessous de ce pont se
trouve notre village...
Et en effet, en plongeant son
regard tout au fond de la vallée, Vincent s'aperçut qu'il y avait là de
minuscules habitations... des habitations tellement petites que si l'être de
lumière ne lui avait rien dit il ne aurait pas vu.
Ces dernières formaient tout au
fond de la cuve comme un champ de gros champignons, reliés entre eux par un
réseau de petite route et de chemin de terre.
Quant au pont passant au-dessus,
il était tellement gros que l'ombre qu'il projetait recouvrait l'ensemble du
village, maintenant celui-ci dans une sorte de pénombre perpétuelle.
Vincent tourna la tête vers
Thisbe et dit :
— C'est à cause de ce pont que
vous êtes privé de votre soleil. Je comprends mieux maintenant.
L'être de lumière retourna
ensuite sur l'évier.
— Mais qui en est à l'origine ?
voulut savoir Vincent. Qui l'a construit ?
— Personne, lui répondit Leik.
Vincent fronça les sourcils.
— Comment cela, personne ?
Thisbe intervint pour dire :
— Leik te dit la vérité, Vincent.
Personne ne l'a à proprement parlé construit. Il est apparu au court d'une
après-midi au dessus de nos têtes. Comme par magie.
Vincent réfléchit.
Après tout, pourquoi ne pas les
croire, se dit-il.
— Bon, en admettant qu'il se soit
matérialisé, il a bien une raison d'être, ce pont, non ? Des gens doivent
l'emprunter...
— Non, personne, lui répondit
Thibe. Personne n'emprunte ce pont.
Leurs réponses avaient le don
d'agacé Vincent.
— Qu'attendez-vous de moi
exactement ? leur demanda-t-il soudain.
— Nous voudrions que tu le
déplaces, lui répondit Thisbe.
Vincent faillit s'en étouffer.
— Que... que je quoi ?
bredouilla-t-il.
— Que tu le déplaces, reprit
Leik, et ainsi la lumière du jour illuminera à nouveau notre village...
Vincent se gratta le menton, tout
à ses réflexions.
Il se demandait si ces êtres
réalisent à quel point leur requête était surréaliste.
Au bout d'un moment il dit :
— Oui, je comprends, mais est-ce
qu'il ne serait pas beaucoup plus simple et logique de carrément le détruite
?...
Un des êtres lumineux, qui se
trouvait sur l'égouttoir, descendit de celui-ci et s'avança jusqu'au bord de
l'évier.
Il était beaucoup plus vieux que
les autres et s'aidait d'un bâton pour marcher. Sous son halo lumineux, sa peau
était sèche et ridée.
— La destruction ne serait sans
doute pas une bonne chose, dit-il. (Il s'exprimait d'une voix claire et
profonde.) Car, même si nous ne la connaissons pas, ce pont doit malgré tout
avoir sa propre raison d'être... et c'est pourquoi nous pensons que le déplacer
est le meilleur des compromis qui soit.
— Voici Elie, fit Thisbe quand
celui-ci eut fini de parler. Il fait partie du Conseil des Sages, et a insisté
pour nous accompagner.
Ces présentations faites, le Sage
déclara ensuite :
— Ton âme pure a répondu à notre
appel, Vincent. Oui, tu as bien entendu, ton âme : car ce n'est pas toi, mais
elle qui a décidé de t'éveiller à notre monde. Ainsi, que tu le veuilles ou
non, l'avenir de notre village se trouve désormais entre tes mains — c'est une
responsabilité qui fait maintenant partie de ton libre arbitre. Et si tu veux
que tes actions et tes décisions soient à la fois justes et heureux, tu devras
laisser ton cœur les guider... Car c'est par son entremise — et par lui
seulement — que le Créateur a permis aux êtres qui le désirent, de manifester
le beau dans Son monde.
Cela dit, le Sage se retira pour
aller à nouveau s'étendre sur l'égouttoir.
Vincent en resta sans voix.
Comme plus personne ne parlait,
il fit au bout d'un moment :
— Bien ! En ce cas, je vous
aiderais... Oui, je vous aiderais du mieux que je le pourrais à... à déplacer
ce pont.
A ces mots, l'auréole entourant
les êtres de lumière gagna en intensité et en circonférence. Ils étaient
manifestement heureux d'entendre cela.
Ensuite, Vincent et les êtres de
lumières se dirigèrent tous ensemble vers la sortie de la spatio-cabine...
Vincent s'aperçut que celle-ci se
trouvait sur le flanc d'une petite colline.
Non loin de là, il y avait un
sentier.
Ils l'empruntèrent, et bientôt
celui-ci les mena jusqu'au village.
* * *
On le conduisit à une hutte.
Celle-ci, située au milieu du village, dominait de plusieurs mètres les petites
habitations autour.
— Nos ancêtres, il y a bien des
siècles, l'on spécialement construite pour toi, lui confia Thisbe.
— Pour moi ? répéta Vincent. Vos
ancêtres ?
— Oui, reprit Thisbe, car nos
textes sacrés avaient annoncé ta venue depuis bien longtemps... (Il prit un ton
solennel pour dire :) "Celui qui rendra le soleil au peuple de lumière
sera un géant... Oui, le Sauveur sera un géant !" (Une pause, avant
d'expliquer :) Voilà ce que jadis a annoncé un de nos prophètes. Et, fort de
cela, nos ancêtres l'on construite la plus haute, la plus grande possible... En
espérant qu'elle serait à ta taille.
— Je vois... fit Vincent,
méditatif.
Un géant ! pensa-t-il.
Thisbe, ensuite, poursuivit :
— Nous te ferons apporter à
manger, poursuivit Thisbe. Puis tu te reposeras. Et nous aussi nous nous
reposerons. Car demain ce sera Le Grand Jour...
— Le Grand Jour ? répéta Vincent.
— Oui, le jour du départ... Le
jour où nous commencerons tous ensemble l'ascension de la Grande Montagne.
— Et une fois que nous serons
tout là-haut ? demanda Vincent. Que ferons-nous ?
— Nous, rien, lui répondit
Thisbe, mais toi, Vincent, oui toi, une fois que nous serons arrivés au sommet,
tu déplaceras le pont, tout comme l'ont prédits les Ecrits.
Vincent avait écouté son
interlocuteur sans broncher. Mais qu'aurait-il bien pu répondre ? Les Ecrits
sont les Ecrits, on ne pouvait les contredire. Seul le futur le pouvait...
Alors, fataliste, il accepta le
rôle de Sauveur qu'on lui prêtait dans ce monde.
Ensuite, Thisbe, Leik, le Sage et
le reste de la troupe s'éclipsèrent, le laissant seul devant l'humble demeure de
paille et de terre.
Comme l'avait annoncé Thisbe, on
lui fit apporter un repas. Celui-ci se composait de fruits, de légumes cuits à
la vapeur, de biscuits secs, d'un grand verre d'eau, ainsi que d'un bol
contenant un jus épais, qui semblait avoir été obtenu après avoir pressé divers
végétaux. Ce dîner, quoique simple, fut cependant nourrissant, et Vincent
dormit comme un loir juste après.
Le lendemain matin, de très bonne
heure, il sortit de sa hutte.
L'ombre projetée par le pont
recouvrait déjà le village d'une chape de plomb lugubre et malsaine. Et, comme
si cela ne suffisait pas, un petit vent frais, très désagréable, soufflait
entre les habitations, soulevant au passage de petits tourbillons de
poussières.
Vincent frissonna.
Emergeant de l'angle d'une
maison, le petit groupe d'êtres de lumière ne tarda pas à apparaître.
Quatre d'entre eux tenaient à ses
extrémités une grande toile de laine, qu'ils présentèrent aux pieds du géant.
— Nous allons ascensionner la
montagne dans l'axe du pont, lui expliqua Thisbe, et la température n'aura de
cesse de baisser... Ce vêtement devrait normalement te protéger du froid.
Vincent enfila l'habit, qui
n'était rien d'autre qu'un poncho jaune-orangé qui le recouvrit jusqu'aux
genoux.
Le vêtement ne tarda pas à le
réchauffer.
Les êtres de lumière s'étaient
eux aussi équipés pour le voyage : certains portaient des ponchos comme lui,
d'autres des combinaisons en fibres végétales, ou bien des pantalons et des
vestes épaisses.
— C'est Leik qui prend la tête du
groupe, annonça ensuite Thisbe. Car il connaît très bien la montagne, et saura
nous éviter les crevasses et autres accidents de terrains.
Le principal intéressé hocha la
tête, et sans perdre un instant il se mit en route, ouvrant fièrement la voie à
ses compagnons et à Vincent.
Les villageois, sorti de chez eux
pour assister au départ des aventuriers, lancèrent à leur passage des fleurs et
des bouquets composés. Des cris et des effusions de joie fusaient de toutes parts.
Un groupe composé de trois êtres de lumière les suivirent un moment ; ils
chantèrent pour eux quelques airs héroïques, tout en s'accompagnant avec
d'étranges instruments de musique.
Puis, peu à peu, le calme revint,
tandis qu'ils s'éloignaient de plus en plus des limites du village : les
petites voix fluettes scandant des louanges se transformèrent alors bientôt en
lointains échos... en de vagues souvenirs, cependant que le groupe arpentait
maintenant la nature sauvage, en direction de la haute montagne.
Vincent s'aperçut que quelqu'un
avait glissé un brin de muguet dans ses cheveux. Cela l'amusa.
L'ambiance était légère et
détendue, et les expéditionnaires cheminaient d'un pas tranquille.
Pour l'instant, le sol sur lequel
ils évoluaient ne présentait aucune difficulté, mais tous savaient que cela
n'allait pas durer bien longtemps... Car bientôt leurs pieds rencontreraient
les premiers versants escarpés, et avec eux les choses sérieuses allaient
vraiment commencer.
Vincent, qui se tenait au centre
du cortège, s'arrêta de marcher quelques instants, afin de permettre à Thisbe
de le rattraper.
Lorsque celui-ci arriva à sa
hauteur, il lui dit :
— Thisbe, j'ai quelque chose à te
demander.
— Je t'écoute, Vincent, répondit
le petit être en levant la tête.
Vincent se racla gorge.
— Eh bien... commença-il sur un
ton hésitant, j'aimerais savoir quelque chose.
— Quoi ? demanda Thisbe.
Vincent se lança.
— Je voudrais que tu me dises si
un de vos prophètes a un jour expliqué de quelle manière je vais m'y prendre
pour déplacer le pont...
La réponse de Thisbe ne se fit
pas attendre.
— Absolument pas, répondit-il.
— Même pas un petit mot ? insista
Vincent. Une brève description...
Thisbe secoua la tête.
— Non, fit-il, rien de tout cela.
(Il fit une pause, avant d'ajouter :) Il est juste dit que notre Sauveur
possèderait en lui une force... une capacité qui fait défaut à nous autres
autochtones.
Vincent réfléchit.
— Mais est-il question à un
moment donné de la nature de cette force ? voulut-il savoir.
Thisbe se mit alors à fouiller
dans sa mémoire, à la recherche d'une phrase ou d'un paragraphe parlant de
cela.
Mais au bout de quelques
secondes, il se tourna vers Vincent, et secoua la tête.
— Je suis désolé, Vincent,
dit-il, mais aucun passage de ce genre n'existe.
Ensuite, ce dernier s'abstint de
poser de nouvelles questions. Morose, il marcha alors en silence au côté du
petit être, tout à ses pensées.
Il n'avait absolument pas la
moindre idée de ce que pouvait bien être cette force évoqué par leur prophète.
A moins que... se dit-il, soudain
inquiet. Se pouvait-il que cette dernière est un quelconque rapport avec ma
taille, avec ma force physique ?... Se pouvait-il que, dans son délire
visionnaire, l'antique prophète ait reçu une image complètement déformée de ma
personne ; ne me percevant ainsi non pas comme un humain de taille normale,
mais comme étant aussi gigantesque que le pont ? Et se pouvait-il également,
qu'afin de ne pas effrayer les villageois, il ait fait le choix de ne pas la
consigner dans ses textes ? Du moins... pas dans son intégralité. Pas dans sa
totale vérité. "Le Sauveur sera un géant..." annonça-t-il alors
simplement, en omettant délibérément de préciser la taille exacte de celui-ci.
Et ainsi, grâce à cette astuce,
extrapola encore Vincent, le prophète put — sans pour autant les terrifier —
informer ses semblables.
C'était un scénario possible.
Cependant, Vincent avait parfaitement conscience qu'il ne s'agissait-là que de
simples suppositions, ne reposant sur rien — car, comme le lui avait dit
Thisbe, les Ecrits ne fournissaient aucune précision sur la nature cette force.
Toutefois, s'il avait touché
juste, et qu'on l'avait bel et bien vu en géant mesurant plusieurs kilomètres
de haut, alors, à ce moment-là, la situation était plus dramatique qu'il ne
l'aurait cru...
Vincent essaya de se représenter
l'hypothétique vision ; il tenta de se l'imaginer telle qu'elle aurait pu
apparaître au directement prophète — c'est-à-dire sans censure, dans sa
globalité.
D'abord, les pieds :
gigantesques, effrayants, solidement ancrés dans le sol, de part et d'autre du
village. Ensuite les jambes et le corps : muscles saillants et brillants, plein
de force et de vitalité, ne sachant pas ce que veut dire abandonner. Et enfin
les bras et les mains... Ces dernières se rapprochant inexorablement du pont,
dans une progression lente et régulière, pour finalement le saisir et
l'englober de leurs poignes féroces. Et puis... vient rapidement le moment
fatidique. L'instant le plus important : le déplacement de la funeste
structure. Poussant vers le haut pour l'arracher aux montagnes, le géant donne
alors toute la démesure de sa puissance... La terre tremble, elle est oppressée
par la force titanesque. Mais après avoir courageusement résisté durant de
longues minutes, le pont fini par s'incliner, et laisse le géant l'arracher à
ses montagnes, pour le porter fièrement dans les nues, tel un Atlas soutenant
le monde... Pour finir, le pont est déposé à des centaines de mètres plus loin.
Le géant est par la suite acclamé en héro. C'est la fin d'une époque trouble et
triste. Le soleil est revenu dans la contrée.
Soudain, Vincent voulut faire
part à Thisbe de ses doutes. Il voulait lui dire que, peut-être — oui, peut-être — lui et son peuple avaient
commis une erreur en le désignant comme étant "Celui qui va ramener le
soleil dans la contrée". Mais ils étaient déjà bien loin du village, et il
n'osa pas parler.
* * *
La montagne avait l'aspect d'un
arc de cercle s'élevant de plus en plus haut dans le ciel, et de manière de
plus en plus abrupte. A cause de l'absence de lumière, la végétation avait du
mal à y pousser, et seuls quelques buissons secs et arbres isolés avaient élu
domicile ici et là. Son sol était de couleur brun foncé et plutôt caillouteux.
Bien qu'un pas de Vincent valait
dix petits pas de ses compagnons, ces premiers mètres sur la montagne n'en
avaient pas été moins éprouvant pour lui (il n'était, après tout, pas habitué
comme eux à l'effort physique), et il fut soulagé lorsque, à la fin de la
matinée, Leik décida de faire faire une première pause au groupe.
Leik avait choisi de s'arrêter
aux abords d'un gros rocher montagneux, et ce choix n'avait rien d'un hasard :
la roche, qui était distante d'une cinquantaine de mètres, parvenait à dévier la petite brise qui soufflait sur la montagne,
de façon à créer une zone d'accalmie à l'endroit exact où le groupe se
trouvait. C'était un choix malin et astucieux.
Les grimpeurs se déchargèrent
ensuite volontiers de leurs pesants fardeaux — eau, nourritures, sacs de
couchage, etc. — et entreprirent de se restaurer. Avec eux, ils avaient amené
des aliments déjà préparé. Ils n'eurent qu'à faire un feu pour les réchauffer.
Puis, quand ils eurent terminés de manger, ils se reposèrent un peu, profitant
d'être à l'abri du vent.
Vincent trouva un endroit, à
l'écart de ses compagnons, où un peu de verdure avait poussé.
Il s'allongea sur l'herbe, mais
ne dormit pas. Ses yeux, grands ouverts, ne pouvaient se détacher de la
gigantesque structure au-dessus de sa tête...
L'ouvrage en était à ce point
impressionnant que sa seule présence semblait imposer qu'on le regarde.
Je n'y arriverais jamais, se dit
Vincent en considérant la longue et large étendue noire qui scindait les cieux
en deux. Leur demande est surréaliste... Déplacer un pont ! Et qui plus est,
pas n'importe quel pont, mais un pont monumental, colossal, un pont aux
dimensions disproportionnées, un pont...
Une petite main se posa soudain
sur son épaule droite, interrompant le court de ses réflexions. C'était une
main sèche et ridée, aux doigts tordus, squelettiques.
Vincent tourna la tête et leva
les yeux vers son propriétaire.
Il s'agissait de Elie, le vieux
sage.
— Vous devriez vous reposer, lui
conseilla Vincent. La route est encore longue.
Mais le vieux sage, qui se tenait
à seulement quelques centimètres du visage de Vincent, se contenta, mystérieux,
de regarder ce dernier sans rien dire. Puis, soudain, sans autre préambule, il
se mit à déclarer :
— Ton visage est comme un
parchemin en plein soleil : il révèle au monde sa vérité !
Vincent eut un mouvement de
recul.
— P... pardon ? bredouilla-il.
Puis, la surprise passée, il se
redressa et s'assit sur son séant. Ensuite il pivota sur lui-même pour se
retrouver face au petit être de lumière.
Le Sage se mit à lui sourire.
— Tu doutes, Vincent, lui dit-il.
Tu doutes de ne pas être celui que notre peuple attend depuis si longtemps...
Vincent se mordit la lèvre
inférieure. Manifestement, il ne pouvait plus faire semblant.
— C'est vrai, avoua-t-il au bout
d'un moment. Je doute de ne pas être le Sauveur de vos Ecrits.
Le sage se mit à réfléchir. Puis
il fit d'une voix énigmatique :
— Alors, nous nous serions
trompés ?
— Ecoutez, commença Vincent à
grand renfort de gestes, j'aimerais de tout cœur être celui que vous attendez,
et croyez bien que si je pouvais vous aider je le ferais. Mais, comment dire...
Ce que vous me demandez est impossible. Pour déplacer ce pont il nous faudrait
des engins de chantier... Et encore, je ne crois pas que cela soit réalisable. (Il
ajouta :) Je crois que vous voyez en moi un être à la force incroyable du fait
de ma grande taille ; mais vous vous fourvoyez complètement : je ne suis pas un
surhomme... mes forces sont limitées tout comme les vôtres. Tout au plus, c'est
une grosse pierre que je peux soulever, c'est tout. Et lorsque nous aurons
atteint le sommet de la montagne, je serais tout aussi impuissant et désemparé
que vous face à ce pont...
Balançant sa tête de haut en bas,
le Sage semblait comme mesurer l'importance et l'implication des mots qui
venaient à l'instant d'être prononcés.
— Voici des paroles bien humbles,
dit-il enfin. (Puis un silence s'installa entre le Sage et Vincent. Le sage
réfléchissait. Quand soudain il ouvrit la bouche, ce fut pour déclarer :) Je
crois qu'il ne nous reste donc désormais plus qu'une seule chose à faire...
Vincent regarda le Sage avec
intensité.
— Laquelle ? fit-il.
— Aller l'annoncer aux autres,
bien évidemment. Il faut leur dire que tu n'es pas notre Sauveur.
Vincent acquiesça.
— Je pense en effet que ça serait
une bonne chose, dit-t-il simplement.
Le Sage demanda :
— Veux-tu le faire toi-même ou
bien préfères-tu que je m'en charge ?
— J'irais le leur dire moi-même,
répondit Vincent. (Il ajouta :) Oui, je pense qu'il en sera mieux ainsi.
— Bien, fit le sage en hochant la
tête. (Il se tourna à demie.) Reste-là, je vais les réunir.
Vincent patienta, réfléchissant à
la manière dont il allait leur annoncer la chose.
Au bout d'un moment, le Sage revint
vers lui.
— C'est bon, fit-il. Je leur ai
dit que tu avais quelque chose d'important à leur dire. Viens maintenant, ils
t'attendent...
Vincent se leva et le suivit.
Quelques instants plus tard, il
se retrouva en présence des petits êtres...
Assis à même le sol, ces derniers
formaient devant lui un demi-cercle fin et lumineux, tel le croissant de la
nouvelle lune... et de leurs regards se dégageait une sorte d'impatience,
d'avidité, que Vincent ne sut expliquer.
D'un geste de la main, le sage
invita celui-ci à parler.
Le géant se racla la gorge,
hésitant.
— Nous t'écoutons, Vincent,
l'encouragea Thisbe. Nous sommes prêts à
recevoir tes paroles...
Celui-ci avala sa salive, et,
finalement, ouvrit la bouche et déclara :
— Eh bien, commença-t-il, ce que
j'ai à vous dire est, somme toute, assez simple... Voilà : je ne suis pas celui
que vous attendiez. Je ne suis pas votre Sauveur. Ce n'est, en conséquent, pas
moi qui ramènera le soleil dans votre contrée. (Une pause, avant de conclure :)
Je suis vraiment désolé, mais vous vous êtes trompés.
Il recula ensuite d'un pas.
Voilà, c'est fait, se dit-il,
soudain soulagé, comme si un poids encombrant lui avait tout à coup été retiré.
Mais lorsque ses yeux se posèrent
à nouveau sur les petits êtres, il constata avec un grand étonnement que leurs
visages s'étaient — littéralement — illuminés, comme s'il venait de leur
annoncer une bonne nouvelle ; certains affichaient même des sourires béats...
tandis que d'autres étaient carrément tombés dans les pommes.
Tous ceux qui n'avaient pas perdu
connaissance mirent ensuite un genou à terre, et, sous le regard stupéfait de
Vincent, inclinèrent la tête, dans une posture de respect et de soumission.
Abasourdi, Vincent se tourna vers
le Sage
— Je ne comprends pas, fit-il
alors à ce dernier d'une voix hébétée. Je viens pourtant de leur dire que je
n'étais pas leur Sauveur...
Le sage sourit.
— C'est parce que tu as prononcé
les paroles qu'ils attendaient... lui répondit-il, énigmatique.
— C... comment cela ? Je ne
comprends pas.
Au bout d'un moment, le Sage
daigna expliquer :
— Voici ce qu'il est dit dans un
de nos Textes Sacrés : "Dans un premier temps, le Sauveur niera son statut
; il refusera d'être celui qu'il est en réalité." Et c'est ce que tu viens
à l'instant de faire, Vincent...
Ce dernier en resta bouche bée,
ne sachant pas s'il devait en rire ou en pleurer.
Les êtres lumineux face à lui
étaient, quant à eux, toujours dans leur posture de subordination.
Agacé, Vincent leur cria :
— Allons, levez-vous ! (Le ton
qu'il avait employé pour dire cela le surpris lui-même ; il était à la fois
autoritaire et bienveillant, comme si sa voix avait soudainement pris de
l'assurance.) Nous encore beaucoup de route à faire, ajouta-t-il.
Obéissant, les petits êtres se
redressèrent, mais leurs visages continuaient de témoigner de l'extase dans
laquelle les paroles de Vincent les avaient plongés.
Et si c'était moi, finalement,
qui m’étais trompé ? s'interrogea alors ce dernier. Et si c'était eux, et non
moi, qui étaient dans le vrai ?
Les affaires furent ensuite
rapidement rassemblées, et, comme une évidence, c'est Vincent cette fois-ci qui
prit la tête du petit cortège.
* * *
— En contournant cette saillie,
là-bas, je pense que nous y serons dans trois jours, était en train dire
Vincent à Leik, en désignant de l'index la protubérance rocheuse situait un peu
plus haut sur la montagne.
Leik acquiesça.
— En effet, commenta ce dernier,
cet itinéraire semble bel et bien être le plus rapide.
Avant que la nuit ne tombe, lui
et Vincent s'étaient avancés sur la montagne, afin de faire quelques repérages
pour le lendemain matin. Le reste de la troupe, resté à environ deux cent
mètres derrière, préparait le campement pour la nuit.
Satisfaits, le géant et le petit
être de lumière s'apprêtaient maintenant à rebrousser chemin, d'autant plus que
l'obscurité commençait de plus en plus à gagner du terrain. Cela était bien sûr
dû à l'énorme pont au-dessus de leurs têtes, qui, tel un mur dans le ciel,
cachait étoiles et constellations, empêchant ainsi toute lumière céleste
d'atteindre cette portion de terre.
Tandis qu'ils s'éloignaient de
cet avant-poste, ils virent soudain, à une dizaine mètres devant eux, une
grosse masse sombre. Cette dernière, qui n'était pas là quelques instants
auparavant, semblait comme leur barrer la route.
— Un chien errant, chuchota Leik
à Vincent, tout en gardant les yeux fixés sur l'excroissance noire. Nous ne
pouvons pas passer par là ; il nous faut faire le tour pour rejoindre le
camp...
Mais la bête sauvage ne
l'entendit manifestement pas ainsi. Elle grogna et se mit à marcher dans leur
direction... se rapprochant dangereusement.
Avec des gestes lents et mesurés,
Vincent se baissa et ramassa une grosse pierre.
Il leva ensuite le bras, et se
prépara à lancer à tout moment le caillou.
— Va te mettre à l'abri
là-dessus, fit-il à l’adresse de Leik, en lui indiquant un rocher qui se
trouvait à proximité.
Ce dernier s'exécuta ; mais,
peut-être à cause du mouvement que cela engendra dans la nuit, la bête sauvage,
qui sentait que ses proies allaient lui échapper, s'élança soudain...
De toutes ses forces, Vincent
lança la pierre sur l'animal, visant du mieux qu'il put malgré l'opacité de la
nuit.
Hélas, la pierre rata sa cible
(elle passa à la gauche de l'animal, lui frôlant une de ses pattes), et la bête
sauvage, plus furieuse que jamais, fondit violemment sur lui...
Vincent partit à la renverse, et l'arrière de
son crâne percuta quelque chose de dur sur le sol.
Puis l'animal, qui était sur lui,
toutes griffes dehors, lui lacéra le visage ; le sang gicla, les chairs se
déchirèrent comme du papier sous les lames vengeresses... Vincent poussa un cri
inhumain, avec de complètement perdre connaissance.
Ce n'est qu'une heure plus tard
qu'il retrouva ses esprits.
Il était en position allongée, et
une épaisse couverture le recouvrait jusqu'à la tête.
Non loin de lui, un feu avait été
allumé ; il ressentait sa chaleur bienfaisante, et son crépitement le berçait
en même temps qu'il le rassurait.
Bien qu’ils ne parlaient pas, il
sentait la présence des êtres de lumière juste à côté, ainsi que leurs regards
posés sur lui... Des regards attristés, et cependant plein de compassion.
— Vous m'avez ramené au camp...
commenta-t-il. (Sa voix était faible et il sentait le goût du sang dans sa
bouche.) Comment avez-vous fait ?
— Nous avons nos techniques, lui répondit
simplement Thisbe, sans entrer dans les détails.
Au bout d'un moment, Vincent
demanda :
— Et le chien ?
— Parti, répondit Leik.
— Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
Leik expliqua :
— Dès qu'on a été en présence du
chien, j'ai envoyé un signal au reste du groupe... C'est un genre de sifflement
qui n'est perceptible que par nous, et que nous modulons en fonction du message
que nous voulons faire passer. Malheureusement, Thisbe et les autres n'étaient
qu'à mi-parcours quand le chien t'a sauté dessus... Ensuite, tous ensemble nous
sommes parvenus à le faire fuir. Mais c'était bien évidemment trop tard...
— Qu'est-ce que j'ai sur le
visage ? demanda ensuite Vincent.
— Nous t’avons mis un bandage,
lui répondit Thisbe.
A ces mots, le souvenir du chien
le griffant sauvagement lui revint en mémoire. Et la douleur aussi.
Une horrible pensée traversa
alors son esprit.
— Enlevez-moi ce bandage !
ordonna-t-il soudain.
Il y eut un silence.
— Vous m'avez entendu ?
insista-t-il. J'exige que vous m'enleviez ce...
— Tu as perdu tes yeux, le coupa
Thisbe, formulant ainsi la réponse que Vincent redoutait tant.
Mais à peine eut-il le temps de
d'encaisser cela, qu'il réalisa soudain qu'il ne sentait plus ses membres
inférieurs.
La chute, songea-t-il alors. Ma
tête se fracassant sur le sol...
Il ouvrit la bouche et trouva la
force de dire :
— Je n'ai pas perdu que mes yeux.
(Il marqua une pause, avant d'ajouter la terrible phrase :) Je suis aussi
paralysé.
Plus personne n'osa parler. Les
êtres de lumières étaient aussi abattus que Vincent.
Aveugle et paralysé... pensa ce
dernier, mesurant au fur et à mesure que le temps passait toute l'ampleur du
funeste sort qui s'était abattu sur lui.
Dans une supplique désespérée, il
implora alors :
— Faites quelque chose, bon Dieu
! Aidez-moi !
Les mots déchirèrent la nuit...
Ils étaient plus terribles que l'orage, plus terribles que n'importe quel autre
bruit de la nature.
Quand les échos désespérés
laissèrent le silence reprendre à nouveau sa place, Thisbe répondit :
— Notre médecine ne peut te
guérir, Vincent. Nous sommes du fond du cœur désolé.
Puis la nuit se mit à s'épaissir
encore plus autour de Vincent, et il finit par s'endormir.
Les êtres de lumière s'établirent
ensuite tout autour de lui dans leurs sacs de couchage, et essayèrent à leur
tour de trouver le sommeil.
Au petit jour, Vincent se
réveilla.
Au départ, il ne comprit pas
pourquoi il faisait si noir autour de lui... Puis il se rappela : le chien, les
griffes, la chute, ainsi que la paralysie et la cécité qui avaient découlés de
cet horrible épisode.
Il allait se rendormir, quand
soudain, dans sa demi-conscience, une étrange pensée émergea dans son cerveau.
Il se mit en quête de la saisir,
avant que celle-ci ne s'évanouisse complètement.
Mais cela ne fut pas facile. La
pensée luttait... refusait de s'épanouir complètement dans sa conscience. Elle
semblait comme demander de se faire oublier... comme si, finalement, elle
n'était pas si importante que cela. Mais Vincent ne l'accepta pas ; il ne
voulait pas la voir partir. Il sentait, bien au contraire, que cette pensée
était importante. Très importante, même. Ce n'était nullement une pensée comme
les autres. C'était une pensée singulière, unique. Car elle portait en elle une
idée, un concept, un message... capital.
Et, à force de combat interne, à
force d'opiniâtreté, il finit par la faire remonter à la surface...
Quand enfin la pensée fut exposée
au grand jour, dans son esprit qui s'éveillait de plus en plus, il verrouilla
les portes de son mental, ne lui permettant ainsi plus de repartir.
La pensée, alors, accepta sa
défaite, et, généreuse, se développa, s'extrapola, s'enracina au fur et à mesure
que Vincent la nourrissait... prenant ainsi de plus en plus de place dans la
conscience de ce dernier.
A un moment donné, la pensée
était tellement grosse que Vincent ne pouvait désormais plus l'oublier.
Un sourire se mit alors à
s'épanouir sur son visage.
Oui, Vincent souriait, car la
pensée lui chuchotait :
"Tu es dans un rêve, Vincent. Tu n'es donc ni aveugle, ni
paralysé..."
Comment ai-je pu oublier cela ?
se demanda alors ce dernier. Comment ai-je pu oublier que toute cette aventure
n'était rien d'autre qu'un rêve ?
Ce corps meurtri, en conséquent,
n'est pas mon véritable corps... se dit-il encore, jubilant littéralement.
Comme tout le reste il n'est qu'une illusion... Car mon vrai corps n'est pas
ici, mais à l'intérieur d'une spatio-cabine, et filant à tout allure en
direction de la Terre, à l'intérieur d'un tunnel spatio-temporel...
La vague de soulagement qui le
traversait était incommensurable ; elle partait de la plante de ses pieds et
arrivait jusqu'au sommet de son crâne, faisant même plusieurs allers-retours...
Mais, en réalité, ce qui le
traversait en cet instant était bien plus qu'un simple soulagement...
Il s'agissait en effet carrément
d'un fluide... Un fluide que son soudain éclair de conscience avait engendré,
et qui faisait comme l'effet d'un coup de fouet sur l'ensemble de son système
nerveux...
Vincent sentit alors à nouveau
ses pieds, ses jambes... Il arracha le bandage de ses yeux, et constata qu'il
pouvait à nouveau voir. Il passa une main sur son visage et ne sentit plus
aucune cicatrice.
Le pouvoir de l'esprit sur la
matière, comprit-il alors. Ou dit autrement, l'esprit dominant la matière
lorsque la conscience réalise que cette dernière n'est rien.
Cela le fit partir dans un grand
rire sonore, ce qui provoqua le réveil des êtres de lumière.
Thisbe, qui dormait juste à ses
côté, lui demanda :
— Pourquoi ris-tu, Vincent ?
Tournant la tête vers le petit
être, ce dernier répondit :
— Je ris car je ne suis ni aveugle,
ni paralysé !
Thisbe s'ébroua et sortit de son
sac de couchage. Il s'approcha du géant et constata que celui-ci le regardait
droit dans les yeux.
— C'est vrai ! s'écria-t-il
alors. Tu vois à nouveau !
Puis ses compagnons et lui virent
leur Sauveur essayer de se mettre debout...
Pour commencer, Vincent s’assis,
puis il ramena ses membres inférieurs vers lui. Cela fait, il se pencha en
avant, de manière à reporter tout son poids sur ses pieds, en position
accroupi. Ensuite, bras écartés à la manière d'un équilibriste, il se mit à
déplier ses jambes... ce qui le fit s'élever lentement dans les airs, dans un
mouvement vertical.
Du point de vu des êtres de
lumière, cette scène était très impressionnante.
Au bout d'un moment, l'un d'eux
lança :
— Nos prières ont été écoutées !
Béni soit notre Créateur !
— Béni soit notre Créateur !
répétèrent-ils tous en cœur.
Un scribe qui faisait partie de
l'expédition consigna le miracle sur de l'écorce d'arbre. Quelques minutes avant
que le groupe ne reparte à l'assaut de la montagne, il s'assit sur un rocher
pour lire personnellement ses notes à Vincent :
« Après la
chute et l'attaque du chien qui faillirent lui coûter la vie, le Sauveur — désormais paralysé et aveugle — s'apprêtait à
passer sa première nuit sur la montagne. Ses compagnons, réunis autour de sa
couche, veillèrent sur lui toute la soirée, le soutenant dans sa fière et son
délire.
Tandis qu'il
allait céder au sommeil, le géant prononça ces paroles juste avant de
s'endormir : "Faites quelque chose, bon Dieu ! Aidez-moi !" Thisbe,
qui se tenait à côté, pensa que le Sauveur s'adressait à lui et à ses
compagnons, et il lui répondit donc en conséquent. Mais Thisbe se trompait. Car
ce n'était nullement au corps expéditionnaire que le Sauveur s'adressait...
En fait, juste
avant de dormir, Vincent appelait les esprits de la nature... Et c'est en effet
à eux qu'il demandait de l'aide, pas à Thisbe ni à ses compagnons.
Toutefois, si
cela échappa à ce dernier, il n'en fut pas de même pour Elie... (Car en tant
que membre du Conseil des Sages, celui-ci avait été initié aux Grands Secrets,
et était donc un grand familier des paroles incantatoires). Le sage demanda
alors aux expéditionnaires de se joindre à lui afin d'ajouter leurs propres
invocations à celle du Sauveur... Se levant alors en silence durant la nuit,
les êtres de lumières se réunirent pour invoquer un esprit de la nature. (En
l'occurrence, ils tentèrent d'enter en contact avec un esprit solaire,
c'est-à-dire un esprit qui vit et se déplace sur les rayons du soleil...)
L'esprit leur répondit, et leur requête le sensibilisa. Mais, chose étrange, il
promit non pas de guérir Vincent, mais de venir l'inspirer...
Comme les
compagnons du Sauveur avaient confiance en cet esprit, ils lui laissèrent carte
blanche, et, le cœur léger, retournèrent ensuite se coucher.
Lorsqu'enfin le
jour se leva, et que les premiers rayons du soleil touchèrent Vincent, ce
qu'avait promis l'esprit de la nature se produisit...
L'inspiration,
qui était portée par cet esprit, le toucha également, et la miraculeuse
guérison eut lieu... »
Vincent approuva le récit en y
apposant sa signature.
Ensuite, quelques offrandes
symboliques furent déposées à l'endroit exact où avait eu lieu le miracle ;
puis Thisbe, Leik, Elie le sage, le scribe et tous les autres se remirent
joyeusement en marche.
* * *
Ce qui surpris le plus Vincent au
fur et à mesure qu'il se rapprochait du pont, c'est la forme de
celui-ci...
En effet, sa partie inférieure
semblait comme... arrondie.
Mais il lui fallut attendre trois
jours... trois jours de marche comme il l’avait lui-même prévu, pour atteindre
enfin le pont et pouvoir l’apprécier l’imposante structure dans sa globalité...
Et il se rendit compte alors que
ce que les êtres de lumière avait nommé pont jusque-là n'en était pas vraiment
un...
Certes, la structure allait bel
et bien d'une montagne à une autre, et, de ce point de vue là, il était juste
de la qualifier de pont. Cependant... sa forme n'avait absolument rien qui pu
faire penser à un pont.
Car celle-ci était...
cylindrique.
Oui, ce pont était en réalité un
énorme, un gigantesque tube d'acier ! Et qui plus est, un tube ne possédant ni
jointures, ni soudures, ni rien de ce genre, comme s'il avait été moulé en un
seul bloc !
De plus, l'hypothèse que cet
ouvrage puisse, malgré tout, servir de pont, ne tenait pas vraiment la route ;
et ceci, pour une simple raison, qui était que si on avait posé un véhicule sur
cette structure, aucune route n'aurait permis ensuite à ce dernier de continuer
à rouler sur la terre ferme... Car une fois arrivé au bout du pont, c'est la
paroi rocheuse de la montagne qu'il aurait rencontré ! Et à n'en pas douter,
c'était la même chose de l'autre côté.
Alors, en ce cas, quel était la
raison d’être de cet ouvrage ? Quel sens devait-on lui donner ?
C’est ce qu’était justement en
train de se demander Vincent, en le contemplant du sommet de la montagne.
Le pont était apparu d'un seul
coup, lui avait dit les êtres de lumière. Un large trait noir s’était soudain
matérialisé au-dessus de leurs têtes... un ruban sombre et opaque qui ne permit
plus au soleil de se lever sur la contrée.
Tandis qu'il tournait et
retournait tout cela dans sa tête, une voix dans son dos lui demanda soudain :
— Maître, nous voudrions savoir
si vous comptez accomplir le second miracle avant la tombée de la nuit...
Seigneur ! pensa Vincent.
— Je... je ne sais, répondit-il.
Laissez-moi réfléchir.
L'être de lumière s'inclina avec
respect, puis alla rejoindre ses camarades.
Ceux-ci se tenaient à quelques
mètres derrière Vincent, attendant avec une vive impatience que celui-ci
accomplisse ce qu'avaient prédit les Ecrits.
Le soleil commençait maintenant à
décliner derrière les collines, et le petit vent frais et désagréable se mit à
nouveau à souffler... créant dans les feuillages des arbres qu’il y avait ici
des sonorités à la fois magiques et étranges.
Il faut qu'il se passe quelque
chose, pensa Vincent.
Derrière lui, les êtres de
lumière avaient allumé un feu ; à
travers les flammes qui dansaient, ils l’observaient, dans une sorte de
recueillement quasi mystique.
Mais que pouvait bien faire ? Le
monstre de métal qui se déroulait devant ses yeux pesait des tonnes !
Vincent se remémora alors la
manière dont il était parvenu à régénérer son corps...
Bien sûr, songea-t-il, la clef
est là.
Il se mit ensuite à fermer les
yeux...
La matière, pensa-t-il en entrant
peu à peu dans une sorte de transe méditative, la matière dans ce monde n'est
rien, puisque ce monde n'est qu'un rêve...
Et n'étant rien, continua-t-il
dans son monologue intérieur, elle est en conséquent malléable à souhait par
celui qui, au contraire, est tout... C'est-à-dire l'esprit.
C'est alors que Vincent ouvrit à
nouveau les paupières pour se mettre à considérer d'un œil nouveau l'énorme
structure face à lui...
Il ne percevait en effet
désormais plus celle-ci comme solide et lourde, consistante et pesante, mais au
contraire... flasque et cotonneuse, pareille de la pâte à modeler. Et lui,
Vincent, il se voyait jouant le rôle de l'enfant... L'enfant tout puissant, l'enfant
qui modèle le monde ou l'argile à sa convenance, et ceci afin d'imprimer — sans restriction aucune — son désir dans la
matière.
Soudain, la structure oscilla.
Dans le dos de Vincent, les êtres
de lumières s'agitèrent. Mais Vincent ne se laissa pas distraire, et, se
concentrant, il braqua une nouvelle fois toute son attention sur l'ouvrage
métallique.
Là encore, il le perçue comme mou
et malléable à souhait ; et il en fut tellement convaincu que le cylindre
oscilla une nouvelle fois.
Docile à sa pensée, la structure
se courba ensuite dans l'axe horizontal...
S'arrondissant de plus en plus,
elle prit successivement la forme d'un arc, d'un demi-cercle, d’un
fer-à-cheval, etc.
Vincent comprit qu'il pouvait
désormais en faire ce qu'il en voulait.
Les Ecrits avaient donc dit la
vérité : il allait déplacer le pont... Et pour ce faire, il allait l'incurver
de plus en plus... Il allait le courber à tel point que, bientôt, ce dernier ne
passerait plus au-dessus du village...
Les êtres de lumières s'étaient
maintenant réunis autour de lui, et, de leurs propres yeux, regardaient la
prophétie se réaliser.
Le cylindre ne mit pas longtemps
à atteindre des contrées lointaines... passant au-dessus de lieux où ne se
rendraient sans doute jamais les êtres de lumières.
Vincent décida alors de s'arrêter
là — le cylindre passait désormais bien assez loin du village pour ne plus
jamais être dérangeant.
Des bravos et des
applaudissements se mirent alors à pleuvoir tout autour de lui... Il avait
pleinement assumé son rôle, il avait mené à bien sa mission... Et ainsi, en
libérant le village du joug du pont, il avait permis à un nouvel âge de
commencer...
Les êtres de lumières chantèrent
et dansèrent autour du feu durant toute la nuit, ne tarissant pas d'éloge pour
leur Sauveur, tout en languissant que la nuit s'achève pour voir le soleil
illuminé leur village en contrebas...
Mais Vincent ne parvint pas à
partager complètement l’enthousiasme de ses compagnons. Car quelque chose le
dérangeait.
En l'occurrence, il s'agissait de
l'obstination de ces derniers à vouloir à tout prix conserver ce cylindre, ou
ce pont, peu importe son nom, et cela en dépit de tout bon sens. Car Vincent
voyait bien que cette construction ne servait absolument à rien.... Il se
rendait parfaitement compte qu'elle était là sans raison, et qu’elle ne
constituait finalement rien d'autre qu'un obstacle dans le ciel, gâchant ainsi
la vue et l'harmonie de ce monde. Et puis, il se sentait désormais si puissant,
si illimité... Oui, si puissant et si illimité.
Il s’approcha du bord de la
montagne et se mit à considérer le pont.
Ce fut plus fort que lui, et il
n’y résista.
— C'est absurde, dit-il, et il
fit disparaitre le pont.
Il y eut un soubresaut, ce qui
fit sortir Vincent de son sommeil artificiel. Il s'étira, bailla longuement et
se frotta les yeux.
Quel rêve ! pensa-t-il.
Il resta encore un moment allongé
dans l'obscurité de la spatio-cabine, essayant de se le remémorer.
Sans difficulté, il parvint à se
souvenir des ses moindres détails : les êtres de lumière, leur village, ses
joyeux habitants, la magnifique contrée où ils habitaient, le pont, l'ascension
de la montagne, etc.
Mais maintenant qu'il était
parfaitement réveillé, toute magie avait complètement disparu, ainsi que toute
impression de réalité... Rendant, finalement, ce rêve aussi inconsistant, aussi
volatile que n'importe quel autre rêve.
Il consulta sa montre et
s'aperçut que la spatio-cabine ne sortirait pas du tunnel avant plusieurs
heures.
Que s'est-il passé ? se
demanda-t-il alors. Pourquoi me suis-je réveillé bien avant l'heure ?
Puis il se souvint de l'étrange
choc qu’il y avait eu précédemment.
Ah oui, c'est vrai... se dit-il
alors. La secousse... C'est elle qui m'a réveillée. Il faut que j'aille voir ce
qu'il s'est passé.
Il se leva, s'habilla, et se
dirigea promptement vers l'avant de la cabine...
Il poussa la porte du poste de
contrôle.
Le mot "anomalie"
clignotait en rouge sur l'écran principal de celui-ci. Quant à la nature de
celle-ci, elle n’y était nullement précisée.
Il allait ressortir, quand son
regard se posa sur un des hublots de la pièce.
Il s'immobilisa.
— Qu'est-ce que... fit-il tout
haut, avant de s'approcher de l'épais vitrage.
Il avança son visage dans le
renfoncement circulaire et se mit à regarder plus attentivement à l'extérieur.
Il se figea. Ce qu’il voyait, il
n'aurait normalement jamais dû le voir, et pourtant...
Au dehors, c'était le vide... ou
plus exactement, l'espace intersidéral, avec les étoiles au loin. Ce qui
voulait dire que la spatio-cabine — pour une raison encore indéterminée — ne se trouvait plus dans le tunnel, mais
dérivait désormais quelque part dans le cosmos, au milieu de nulle-part...
Le cœur de Vincent s'emballa.
Dans toute l'histoire des voyages
spatiaux, c'était la première fois qu'une chose pareille se produisait. (Les
ingénieurs de la Terre avaient en effet mis en place tout un tas de systèmes de
sécurité afin que les flux énergétique maintenant les tunnels ouverts ne
s’interrompent jamais.)
Alors, si cela n'était pas dû à
un problème technique, que s’était-il passé avec le sien ?
Vincent se mit à réfléchir.
Soudain, les images de son rêve lui
revinrent en mémoire, défilant toutes à nouveau dans son esprit.
Se peut-il qu'il existe un lien
entre ce qui s'est passé dans mon rêve et ce qui arrive maintenant dans la
réalité ? se demanda-t-il alors. Est-il possible que nos tunnels spatio-temporels
engendrent d'énormes cylindres d'acier sur d'autre monde ? En ce cas... le pont
et le tunnel serait en réalité les deux facettes d'un seul et même objet... Ce
qui voudrait dire qu’en faisant disparaître le pont, j'ai également fait
disparaître le tunnel spatio-temporel dans lequel je me trouvais !
Je comprends mieux maintenant
pourquoi les êtres de lumière ne voulaient pas que le pont soit détruit, mais
juste déplacé... se dit-il. Ils savaient que sa destruction allait avoir des
répercutions quelque part ailleurs, sans toutefois se douter un seul instant
que cet ailleurs était mon propre monde, mon propre univers... Quelle ironie !
Mais Vincent ne céda pas au
désespoir, et une farouche résolution le saisit soudain.
Je reconstruirai le pont ! se
promit-il alors, lui qui était passé du statut de quasi messie à celui
d'être-le-plus-isolé-de-tout-l'univers en un seul battement de paupière.
Il sortit du poste de contrôle et
prit la direction de la pièce principale.
Il me faut me souvenir de ses
dimensions exactes, songea-t-il en s'emparant mécaniquement de la boîte de
pilules qui était sur la table. (Il en glissa une dans le creux de sa main,
puis alla dans la petite chambre.) Oui, il faut que je me rappelle de ses
dimensions, et aussi de quel genre d'acier il était composé... Mais ce n'est
pas tout : il faut que je me souvienne également à quel hauteur précise il se
trouvait dans le ciel. Et lorsque je l'aurais à nouveau fait apparaître dans
cet autre monde, pensa-t-il encore, le tunnel spatio-temporel devrait
également, et au même instant, réapparaitre dans le mien...
Mais surtout, se dit-il encore en
se couchant dans le petit lit, oui, surtout, il ne faut pas que je considère
leur monde comme un monde à part entière, non, surtout pas... Il faut bien au
contraire que je le vois comme une illusion, comme étant un simple rêve que je
serais en train de faire... Car cela est très important, capital. Parce que si
je ne parviens pas à m'en persuadé, si je n'arrive pas à croire à cela au plus
profond de mon cœur, c'est avec mes propres mains que je devrais reconstruire
ce maudit pont !
Il prit ensuite de profondes
inspirations afin de se calmer.
Un fois cela fait, il tendit le
bras et éteignit la lumière de la petite chambre. Puis il rabattit sur lui
draps et couvertures. Enfin il avala la pilule et ferma les yeux.