La pilule du choix
Les deux
vieillards pédalaient l'un à côté de l'autre sur leurs vélos grinçants,
longeant péniblement la rue déserte.
— C'est ici !
s'exclama soudain l'un d'eux, en s'arrêtant près d'un des immeubles abandonnés.
Il descendit de
son vélo et se mit à contempler le bâtiment délabré.
— Tu en es sûr
cette fois-ci, Georges ? demanda l'autre vieillard d'une voix agacée.
Son
interlocuteur hocha la tête.
— Oui, Simon.
Cette fois-ci il n’y a pas de doute.
Les deux amis
d'enfance poussèrent alors la lourde porte d’entrée et pénétrèrent dans le hall
de l’immeuble.
A l’intérieur,
des odeurs de renfermé et d'humidité parvinrent jusqu’à leurs narines. Dans un
coin, les morceaux d'un pot à fleur brisé étaient répandus sur le carrelage. Un
peu plus loin, un rat mort gisait lamentablement sur le sol, le corps à moitié
dévoré par la vermine.
Georges alluma
sa lampe torche, et ils s'engouffrèrent dans l'obscure cage d'escalier.
Arrivé au
cinquième étage, ils entrèrent dans un des appartements.
La faible
clarté du soir passait à travers les fenêtres cassées de celui-ci, et une
épaisse couche de poussière tapissait le sol. Le mobilier, depuis longtemps
envolé, ainsi que la tapisserie arrachée, faisaient de cet appartement une
coque vide et déprimante.
C'est pourtant
dans ce lieu qu'étaient nés les rêves et les projets de Georges et de sa femme
Jane. Hélas, à cause d’une humanité qui avait joué avec le feu, c'est également
là qu'ils avaient soudainement pris fin, perdant tout leur sens du jour au
lendemain...
Les deux amis
traversèrent la cuisine, le salon, et se retrouvèrent bientôt dans la chambre.
Georges ouvrit
le placard et éclaira l'intérieur.
Il constata que
les étagères avaient été enlevées, et que seul un tas de vêtements et de draps
subsistaient encore dans le fond.
Il passa la
lampe à Simon, et pendant que celui-ci l'éclairait, il fouilla dans
l'enchevêtrement de tissus.
Tandis qu’il
soulevait une épaisse couverture, un objet métallique se mit à réfléchir la
lumière de la lampe.
— La voilà,
dit-il.
Il sortit une
boîte en métal du placard, l’ouvrit, et constata que son ancienne collection de
CD de musique était parfaitement intacte. Il s’empara de l’un des CD et remit la
boîte à sa place.
— Ce sera mon
dernier cadeau pour Jane, dit-t-il.
Les deux amis
ressortirent ensuite de l'immeuble.
Dehors, la nuit
commençait à tomber.
Tandis qu'ils
retraversaient la ville, des panneaux publicitaires délavés — mais dont les
grosses lettres étaient encore lisibles — proclamaient outrageusement :
"Pour une vie meilleure, offrez-vous
Anankè, la pilule-avenir !"
Juste en
dessous était écrit :
"En stimulant une zone précise de
votre cerveau, Anankè vous fera connaitre les grandes lignes de votre avenir...
et ainsi, fini les mauvais choix de vie, au profit d'une existence plus
harmonieuse et meilleure !"
Le slogan, avec
sa célèbre redondance, venait à la fin :
"La pilule-avenir Anankè, c'est
l'avenir de demain !"
— J'avais
oublié à quel point je les haïssais, commenta Georges.
Simon soupira.
— Personne ne
pouvait savoir... répondit-t-il simplement.
Et en effet,
personne n'aurait pu prévoir ce qui allait advenir, c'est-à-dire prévoir que
les pilules-avenir Anankè allaient signer le dernier chapitre de l'espèce
humain...
Car dans les
premiers temps de leur commercialisation, tout se passa pour le mieux : les
pilules-avenir Anankè permirent aux gens, comme promis, de prendre à chaque
instant décisif de leur vie la bonne décision, et ceci, quelque soit le
domaine.
Erigeant ainsi
sa vie à la perfection, l'Homme se vit bientôt — pour la première fois de son
histoire — maître de sa destinée.
Hélas, un effet
secondaire, totalement inattendu, ne tarda pas à s’inviter dans cette fresque
idéale...
Celui-ci
touchait essentiellement la femme enceinte. Le fœtus qu'elle portait, plus
précisément.
Car ce don de
voyance, pourvu par pilule, lui était également transmis... Et les enfants
encore à naître, voyant leur destin s’étaler devant leurs yeux, décidèrent —
littéralement — de rejeter ce dernier, préférant vivre un éternel présent dans
le ventre de leurs mères, plutôt que de venir au monde...
Les deux
vieillards avaient maintenant quitté les limites de la ville fantomatique, et
s'engouffraient en pleine campagne, là où il restait encore un peu de vie.
Quand Georges
rentra chez lui, dans sa modeste maison jouxtant ses champs de culture, il se
rendit sans tarder dans la chambre où Jane était alitée.
En ouvrant la
porte, il se remémora une des dernières fois où il l’avait vu debout. C'était
il y avait environ deux semaines. Elle s'était tenue dans l'encadrement de la
porte de la cuisine, tandis que lui était assis sur une des chaises. Et ils
s'étaient regardés sans rien dire, durant de longues minutes.
Il se souvint
que ce qui l'avait le plus frappé, c’avait été sa maigreur ; une maigreur telle
qu'elle en était parvenue à modifié sa silhouette, conférant à celle-ci un
aspect longiligne et fragile, aussi fragile que du cristal... Il se rappela
aussi de la peau de son visage, de son cou, de ses bras nus. C'était une peau
diaphane et vaporeuse, presque irréelle, donnant le sentiment que son corps
n'était pas vraiment là, dans cette pièce avec lui, et qu'une simple brise
aurait pu le faire disparaître, le faire se diluer... Et enfin, il se rappela
son ventre rond sous son chemisier tendu, qu'elle soutenait d’une main
fatiguée...
Dans
l'encadrement de la porte, il n'avait pas eu le sentiment de regarder un être
vivant, mais l'œuvre d'un peintre... Une œuvre surréaliste, de toute évidence.
Le chant du signe d'un artiste fou. Un artiste qui aurait été hanté, jusqu’à la
fin de sa vie, par des songes déments... Des songes le poussant à offrir au
monde cette œuvre ultime.
Sans un mot, il
se dirigea vers l'appareil à pile posé près du lit. Il y inséra le CD et
sélectionna une des pistes. Puis il augmenta le volume et lança la lecture.
Au début, il y
eut comme un souffle. Puis, un son déchirant, un son aujourd'hui disparu,
commença peu à peu à emplir tout l'espace de la pièce...
Ce son, c'était
un cri de bébé... Un cri devenu désormais légendaire dans ce monde, et que le
compositeur, dans un lointain passé, avait utilisé pour sa création.
D’autres cris
de bébés vinrent ensuite s'ajouter à ce premier ; ensemble, ils formèrent
bientôt une harmonie.
Puis, des
hoquets, des rires et des areus apparurent, modulés de manière à créer une
mélodie surnaturelle...
— Petit bébé,
se mit à murmurer Jane, tu as vu ta vie s’étaler devant tes yeux et tu n’en as
pas voulu. Tu m’as vu te chérissant, te réconfortant, t'aimant de tout mon
cœur, et tu n’as pas voulu que cela arrive. Puis tu t'es vu enfant, adolescent,
adulte, et finalement vieillard, et tout cela aussi tu l'as rejeté, préférant
rester ici, tout près de moi... De toi, continua-t-elle, je n'ai connu que ton
cœur battant en moi. Mais je sais que bientôt, quelque part, je vais enfin
pouvoir te serrer dans mes bras...
Quand le
silence revint, le cœur de Jane avait cessé de battre, et l'enfant qu'elle
portait s'en était allé avec elle.
Le monde,
alors, s’écroula cette fois-ci vraiment pour Georges.
Toutefois, son
cœur se réchauffa un peu à la vue du sourire qui s’était dessiné sur le visage
de sa femme. C’était un sourire qu’il ne lui connaissait pas... Un sourire qui
semblait témoigner d’un désir enfin assouvi.