L’interface magique
Dans son atelier situé au centre
de Montpellier, le vieil inventeur à la retraite était en train fixer l’écran
de l’ordinateur que ses petits-enfants lui avaient offert pour son anniversaire.
Comme il n'avait jamais touché à un ordinateur de toute sa vie, il entreprit,
pour se familiariser avec ce curieux appareil, de rédiger une courte lettre
avec le logiciel de traitement de texte.
Au départ, cela lui parut
difficile de frapper les minuscules touches du clavier en plastique — il faut
dire que ses doigts avaient été trop longtemps habitués à taper, pendant des
années et des années, des centaines de rapports rendant compte de ses
inventions sur sa vieille et lourde machine écrire mécanique. Une machine que
sa femme lui avait un jour offerte, et qui, en conséquent, en faisait un objet
particulier à ses yeux, un objet qui lui tenait à cœur...
Ah ! Sa vieille machine à
écrire ! Elle lui manquait tant !arfois arrivé de songer, lorsque son
ambition s’était trouvée à son plus haut.
Mais ce cadeau, en fait, n’avait
rien eu d’anodin.
En effet, car si son épouse
s'était un beau jour décidée — il y a une éternité de cela — à lui offrir cette machine, outre le fait de
faire plaisir à son mari, c’avait été dans le but, dans l'espoir secret de voir
celui-ci parvenir enfin, grâce à elle, à exprimer ses idées de façon claire et
limpide, et ce, afin qu’il ait toutes les chances de réussite de son côté
lorsque viendrait le moment d’aller exposer ses travaux devant les grands
pontes de l’industrie avec lesquels il était en contact, et qu’il devrait leur
en faire une démonstration et leur en expliquer le principe.
Oui, elle avait espéré — tout au
fond d'elle-même, tout au fond de son cœur — que cette machine à écrire allait
permettre ce miracle.
Hélas, ce ne fut pas le cas.
Car l'inventeur, malgré la
machine, ne parvint jamais à se défaire de son côté brouillon et
antiacadémique — deux caractéristiques qui semblaient lui coller à la peau
telle une seconde nature.
Et c'est d'ailleurs sans doute à
cause d’elles qu'au fur et à mesure que les années passèrent, ceux-là mêmes
qui, au tout début de sa carrière, l’avaient sans retenue porté aux nues —
plaçant en lui les espoirs de réussite et d’ingéniosité les plus fous — oui,
ceux-là mêmes qui l’avaient tant acclamé se détournèrent les uns après les
autres de sa personne et, cela va s’en dire, de ses inventions... Ses
inventions qu'ils jugèrent comme étant finalement plutôt bizarres et ne
relevant pas, tout bien considéré, d'un grand intérêt scientifique..
Toutefois, ces déconvenues ne
l'empêchèrent pas de continuer une carrière d'inventeur — une carrière dont les
ambitions, certes, furent revues à la baisse, mais une carrière quand même :
parvenant à vendre quelques systèmes ingénieux par-ci, améliorant le rendement
d'usines locales par-là — ou alors en se faisant carrément racheter des
brevets, dont l'argent récolté était aussitôt réinvesti — , il s'en était
toujours bien sorti.
Une fois sa lettre terminée, il
la relut plusieurs fois — corrigeant une faute d'orthographe par-ci, remplaçant
tel mot par tel autre par-là — , puis, quand elle fut complètement à son goût,
il tira une feuille blanche d'un des tiroirs du bureau, la positionna avec soin
dans le bac d'alimentation de l'imprimante et lança l'impression.
Rien ne se passa durant un
moment, puis, soudain, l'imprimante commença à s'agiter... Le vieil inventeur
observa alors, avec une joie et une curiosité toute enfantine, les allées et
retours du mécanisme.
Ma machine à écrire est bonne
pour le musée ! se dit-il en constatant avec quelle rapidité la feuille
s'imprimait devant ses yeux.
Quand l'impression fut terminée,
il récupéra la feuille et, répondant à une vieille manie, se mit à
scrupuleusement vérifier que chaque caractère était parfaitement lisible et que
l'encre n'avait pas coulé. Satisfait, il souffla sur la feuille, avant de la
plier en trois et de la glisser dans une enveloppe.
Il prit ensuite un stylo et
adressa celle-ci à ses petits-enfants.
Comme ça ils verront que je
progresse, se dit-il, non sans fierté.
Bon, et maintenant ? se dit-il en
portant à nouveau son regard sur l'écran. Quelle est la prochaine étape ?
Car bien évidemment, il ne
comptait pas s'arrêter en si bon chemin. Maintenant qu'il était lancé, il
voulait aller le plus loin possible... Jusqu'aux limites des possibilités de
son nouveau jouet.
Le prochain palier, se dit-il, c'est
Ta toile... Oui, c’est le réseau Internet. Cela fait trop longtemps que j'en
entends parler, et il est temps pour moi d’aller enfin y faire un tour, afin de
savoir vraiment de quoi il en retourne.
Et, sans plus attendre, il cliqua
sur l'icône que lui avait montré le technicien qui, le matin même, était venu
lui installer son ordinateur. Une fenêtre s'ouvrit alors, affichant sa première
page Web. La page d'accueil de Google.
Il lança sa première requête sur
le moteur de recherche mondialement connu à 17h02.
A 17h20, il termina de lire un
long article sur les différents types de miel que l'on pouvait trouver dans le
commerce, et leurs propriétés.
A 17h32, il voulut donner son
avis dans un forum de discussions, mais comme il n'avait pas de compte — et
qu'il lui en fallait obligatoirement un pour pouvoir poster un message — , il
abandonna.
Au alentour de 18h, il écouta une
composition de Mahler ; mais malgré sa bonne volonté, la composition ne parvint
pas à le séduire, et c'est avec lassitude qu'il l’interrompit à 18h04.
Lorsqu'il fut 19 heures, il
réalisa que deux heures s'étaient déjà écoulées depuis qu'il était connecté.
C'est à ce moment-là qu'il décida alors de faire une pause.
Hélas, c'est à ce moment-là
également qu'il tomba sur un reportage qui accapara toute son attention. Il
était en l’occurrence question dans celui-ci du destin de l'Homme et de la
terre ; on y disait, entres autres, que le destin de l'un était intimement lié
à celui de l'autre, et que, en conséquent, l'évolution des deux se faisait de
façon parallèle et coordonnée. Cela le fascina.
L'horloge de l'atelier sonna 20h
lorsque le reportage se termina. Le vieil inventeur décida alors qu’il était
cette fois-ci réellement tant d’éteindre l’ordinateur, et il entreprit de
fermer toutes les fenêtres qu’il avait ouvertes.
Tandis qu'il les fermait les unes
après les autres, il apparut soudain sur son écran une fenêtre qu'il ne
connaissait pas.
Celle-ci contenait un message
écrit en rouge ; un message qui, tout d'abord, le laissa perplexe, car il était
question dans celui-ci de virus et d'infection. Des termes qu'il avait crus
jusque-là réservés uniquement au vivant.
Avec une moue d'incompréhension,
il ferma la fenêtre.
Mais aussitôt, celle-ci se rouvrit,
inondant à nouveau l'écran de son inquiétant message. Et il avait beau la
fermer, à chaque fois le même scénario se reproduisait : inlassablement,
la fenêtre revenait s’afficher sur l’écran.
Laissant tomber, il consulta
l'heure à sa montre.
Il est bien trop tard, pensa-t-il, le service
technique est fermé à cette heure-ci.
Il laissa s'échapper un long
soupir.
Ce n’est vraiment pas de
chance ! se dit-il.
Puis il se mit à lire dans le
détail le message d'alerte. Après tout, se dit-il, peut-être qu’à mon niveau je
peux faire quelque chose.
Le message disait que
l'ordinateur était infecté par deux virus. Pas un de plus, pas un de moins.
Au moins je suis fixé, pensa
l'homme.
Mais, au bout d'un moment, il
réalisa que ce savoir ne l'avançait pas plus que cela. Alors, exaspéré, il se
leva pour aller se planter devant une des fenêtres de l'atelier.
Là, il se remplit un verre d'eau
au robinet de l'évier situait sous la fenêtre. Puis, tout en ingurgitant de
petites gorgés, il regarda distraitement le défilé des gens marchant dans la
rue.
Plus exactement, c'était les
pieds et les jambes de ceux-ci qu'il voyait défiler, à moins d’un mètre devant
lui, car la fenêtre de l'atelier était située juste au niveau du trottoir.
C’était un spectacle qui avait toujours eu sur lui un effet quasi hypnotique,
et qui l’aidait à mieux réfléchir.
Des virus ? Une infection ?
médita-t-il alors, devant ce défilé ininterrompu de chaussures. Je me demande
ce que peut bien réellement signifier
ces termes. Est-ce destiné à me mettre personnellement en garde contre un
risque infectieux ? Si c'est le cas, alors ces gens, juste derrière la fenêtre,
doivent eux aussi être en danger...
Le vieil inventeur reposa son
verre sur le bord de l'évier, l'esprit confus.
Il resta ainsi un long moment,
debout, dans le silence de son atelier, sans rien faire d'autre que de ruminer
de sombres pensées.
Puis soudain il s’agita et se dit
: « Je dois faire quelque chose. Peu importe quoi, mais il faut que j’agisse.
Car je ne peux pas rester là, les bras croisés, alors qu'il y a ces... ces
"choses" à l'intérieur de mon ordinateur ! »
Plus déterminé que jamais, il
quitta la fenêtre et retourna à l’ordinateur. Une fois assis, il lut le nom du
premier virus.
"W32/Sobig F".
A côté du nom se trouvait une
longue suite de termes, et il ne fallut pas longtemps au vieil inventeur pour
comprendre que ceux-ci servaient à indiquer l’endroit précis où le virus s’était
logé dans la machine. En langage informatique, cela s’appelait le chemin
d’accès.
Alors, tel un prédateur traquant
sa proie, il entreprit de remonter ce chemin...
Pour se faire, il ouvrit
scrupuleusement les dossiers les uns à la suite des autres, comme il l'aurait
fait avec des poupées russes. Une petite minute plus tard, il se retrouva
devant le dernier dossier à ouvrir — en langage imagé cette fois-ci : l'antre
du virus.
— C'est donc là que tu te caches,
petit monstre, lança le vieil inventeur, avant de, courageusement, déplacer le
curseur sur l’icône jaune représentant le dossier, puis prendre une profonde
inspiration et cliquer deux fois sur le bouton gauche de la souris.
Suite à cette action, l'intérieur
du dossier s'afficha à l'écran. Il était composé d'une multitude de fichiers.
L’homme se référa une nouvelle
fois au chemin d’accès afin de déterminer lequel d'entre eux contenait le
virus. Une fois qu’il l’eut localisé, il l'ouvrit, et c'est une série de
symboles informatiques qui apparut cette fois-ci.
Est-il l'un de ces
symboles ? se demanda-t-il. Ou bien est-il tous ces symboles à la fois... de façon à ce que je sois en ce moment
même, et sans le savoir, en train de le contempler dans son entier ?
Malheureusement, il n’avait aucun
moyen de répondre à ces questions. De plus, il n'aurait pas non plus su dire si
celles-ci avaient un quelconque sens ou pas.
Il se frotta le menton, se
sentant soudain pris dans une impasse.
Je vais tout simplement effacer
le fichier, décida-t-il finalement. Oui, je vais l'envoyer à la corbeille.
Après tout, il y en a tellement de fichiers dans un ordinateur, alors un de
plus ou un de moins...
Cependant, la machine refusa
d’exécuter cette manœuvre, prétextant que ledit fichier était important quant à
son bon fonctionnement.
C'est ça, pensa le vieil
inventeur, ne me laisse pas te soigner...
Puis il fit à nouveau travailler
ses méninges pour trouver une autre solution.
Et, au bout d'un moment, il lui
vint une nouvelle idée. Mais à cette seconde idée sa respiration se fit plus
saccadée et son rythme cardiaque s'accéléra, car celle-ci avait surgi à un
endroit précis dans son cerveau où étaient également apparues les idées les
plus folles et les plus extravagantes qu'il avait eu au cours de sa carrière.
"Que se passerait-il si
j'imprimai le contenu du fichier infecté ?..." Voilà ce qu'il s'était
demandé. Voilà ce qui avait provoqué cette soudaine somatisation.
Est-ce que le virus, par cette
simple opération, se verrait extrait de l'ordinateur ? s’était-il
ensuite interrogé.
Il trouvait son idée — ainsi que
sa conséquence — logiques et pleines de bon sens.
Alors, sans plus attendre, il
prit une nouvelle feuille blanche, la plaça dans le bac d'alimentation de l'imprimante,
et, après quelques manipulations, imprima le fichier infecté.
Quand l'impression se termina, il
se saisit de la feuille et l'examina attentivement.
L’odeur de l’encre fraîche arriva
jusqu'à ses narines, et l’impression était une fois de plus de bonne
qualité ; à part cela, rien de suspect ou d’anormal, mais juste des lignes
de codes informatiques imprimées noir sur blanc sur toute la surface de la
feuille.
Il fit alors une boule de cette
dernière et la jeta dans le panier sous le bureau. Il porta ensuite à nouveau
son attention sur l'écran de l'ordinateur.
Et là, ses yeux s’écarquillèrent
d’étonnement.
Car le message d'alerte annonçait
cette fois-ci qu’un seul virus était présent dans l'ordinateur. Un seul... et
non plus deux.
Ca a marché, pensa alors le vieil
inventeur en toute quiétude, comme si tout cela était normal. Ma théorie était
donc parfaitement juste. Mon expérimentation vient à l'instant de la valider.
Heureux d'avoir réussi, il
s'appuya sur le dossier de son siège et sortit une vieille pipe en bois d'une
des poches de poitrine de son veston. Il craqua ensuite une allumette et, tout
en introduisant celle-ci dans le fourneau contenant le tabac, il se mit à
aspirer par petites saccades sur l'embout...
Bientôt, son visage et tout son environnement furent noyés dans les
effluves bleu-métallique de la fumée.
Tandis qu'il était là, à savourer
tranquillement sa victoire, des bruits en provenance de sous le bureau se
firent soudain entendre... Il s'agissait de sons cadencés, rythmés.
Le vieil inventeur sortit alors
de sa rêverie et se mit à regarder dans la direction d'où provenait ces
bruits ; et là, il fut surpris de constater que ces derniers étaient
provoqués par la poubelle... La poubelle qui — pour une raison inconnu — était
en train de se balancer sur elle-même.
Il se pencha en avant dans le but
de s'en saisir et de stopper les balancements, quand tout à coup, ceux-ci
prirent une telle ampleur que la poubelle, à la longue, finit par se renverser,
étalant tout son contenu sur le sol.
Ce qui arriva ensuite stupéfia
littéralement le vieil inventeur.
Car au bout d'un petit moment,
une petite créature, à l’aspect fragile et chétif, se mit à émerger d'entre les
papiers et autres détritus... Pas plus grosse que le poing, elle avait
l’apparence d’un hérisson et était pourvu d'un petit museau fin et fureteur. Un
museau qui, sans s’arrêter, renifler le sol de l’atelier.
La créature se fraya un chemin
parmi les déchets, jusqu’à arriver aux pieds de l'homme. Et, là, elle leva une
paire d’yeux interrogateurs vers lui — des yeux qui semblaient comme
demander dans quel genre d'environnement elle avait bien pu émerger.
Seigneur ! pensa le vieil
inventeur en se mettant debout et en allant dans le débarras.
Quelques instants plus tard, il
ressortit de celui-ci avec une vieille cage à oiseaux qui, jadis, avait
appartenu à sa femme.
Il la posa près de l'animal, puis
ramassa un morceau de carton rigide qui traînait par terre. S'accroupissant, il
approcha le carton du hérisson.
Circonspect au début, celui-ci se
mit à renifler le morceau de carton ; puis, au bout d’un moment, se
résolut à y grimper docilement dessus.
— Voilà le signe annonciateur
d'une future bonne entente ! dit l'homme en se redressant.
Il ouvrit ensuite la porte de la
petite cage et y fit pénétrer l'animal.
Une fois à l'intérieur, ce
dernier commença à faire le tour de sa nouvelle demeure ; il huma l'air,
lécha les barreaux... Une fois son inspection terminée, il se roula sur
lui-même avant de finir par sombrer dans un profond sommeil.
Et de un ! pensa le vieil
inventeur en retournant à son ordinateur. Si les deux autres sont aussi
inoffensifs que celui-là, ce sera un jeu d’enfant de les faire sortir de cette
machine !
Il lut le nom du second virus.
"W32.Blaster.Wom".
Hum... pensa-t-il. Je me demande
quelle forme celui-ci va prendre ; oui, je me demande quel aspect il aura
une fois que les buses de l'imprimante lui auront permis de s'incarner dans un
corps de chair et de sang.
Mais pour le savoir, il n'y avait
qu'une seule solution... Et, avec concentration, il se mit à remonter le
nouveau chemin d'accès.
* * *
L’homme s'empara de la nouvelle
feuille qui venait de sortir de son imprimante. Comme la précédence, sa surface
était complètement noircie de lettres et de chiffres.
Il l'examina attentivement, la
tournant et la retournant dans tous les sens, à la recherche d'un semblant de
vie.
Mais au bout d'un moment, il dû
se rendre à l'évidence : cette feuille ne contenait rien de tel. Aucune vie,
pas la moindre trace d’organisme vivant cette fois-ci. Il se demanda alors où
est-ce qu'il avait bien pu commettre une erreur.
Soudain, il se tapa le front.
— Mais c'est bien sûr !
s'écria-t-il.
Et, ni une ni deux, il transforma
la feuille en boule de papier, et la jeta dans la corbeille.
Puis il se mit à observer
celle-ci, guettant le moindre mouvement suspect.
Il attendit deux longues
minutes... Deux minutes durant lesquelles il ne sa passa absolument rien, deux
minutes durant lesquelles la poubelle resta désespérément immobile.
Cela ressemblait de plus en plus
à un échec.
Tandis qu'il envisageait déjà de
tout recommencer depuis le début, un petit sifflement en provenance du bureau
le stoppa net dans son élan. Il tendit l’oreille. Le son, de toute évidence,
venait de l'imprimante. De son intérieur précisément.
Avec précaution, il approcha
alors son visage de celle-ci, et, en regardant vers où sortaient les feuilles,
il se mit à scruter les entrailles de l’appareil.
Assez rapidement, il réalisa
qu'il y avait "quelque chose" là-dedans... Quelque chose qui,
manifestement, essayait de sortir.
Il n'y avait désormais plus de
doute : l'imprimante avaient une fois de plus donnait vie à une créature
vivante... Elle avait une fois de plus transformé un virus informatique en un
être de chair et de sang !
Une paire d'yeux se mit à briller
à l'intérieur de l'appareil, et à se fixer sur l'homme. Celui-ci, surpris, eut
un mouvement de recul.
Quelques secondes plus tard,
c’est un bec qui sortit de l'imprimante... Un bec bientôt suivit d'une petite
tête en forme de "v", ainsi que de plumes, beaucoup de plumes...
La créature s'avança jusqu'au
bord en plastique de l’appareil. L’inventeur remarqua alors qu'elle était
également pourvue d'une longue queue. Une queue qui ressemblait à une queue de
lézard.
En fait, cette créature n'était
ni plus ni moins qu'un croisement entre un oiseau et un lézard ; du premier,
elle en avait les ailes et les plumes. Du second, la tête et la queue.
L'ensemble donnait une créature laide et effrayante ; en tout cas, pas du tout
le genre d'animal qu'une personne saine d'esprit aurait eu envie d'apprivoiser.
D'ailleurs, l’homme s'était instinctivement saisi d'un vieil annuaire trainant
sur le bureau en guise d'arme de défense, au cas où la créature viendrait à
l'attaquer.
Cependant, cela ne semblait
nullement être son projet. La créature tournait sa tête à droite et à gauche,
et n’avait pas un seul regard pour l'homme face à elle. Manifestement, c’était
autre chose qui l’intéressait...
Sans crier gare, elle déploya
soudain ses ailes, et, en un bond, s'élança dans les airs.
Elle passa au-dessus l'homme et
alla se poser sur une armoire située un peu plus loin.
Puis, complètement folle, elle se
mit à pousser des cris surpuissants, des cris qui se répercutèrent en échos
assourdissants dans tout l'atelier, tandis qu'une longue et menaçante langue jaillissait de son
bec.
L'homme observa la créature,
complètement pétrifié.
Tout à coup, l'animal s'élança à
nouveau dans les airs, et piqua droit sur lui...
Dans un réflexe de défense, le
vieil inventeur lança l'annuaire qu'il tenait sur l'animal.
Deux énormes serres se
déployèrent alors, et, sans la moindre difficulté, se saisirent du bottin. Puis
l'oiseau reprit de l'altitude, et, passant à nouveau au-dessus de l’homme,
lâcha l’annuaire... Ce dernier, tel un obus largué par un vieux bombardier,
alla s'écraser sur son visage.
Cela le fit tomber à la renverse.
La créature rasa ensuite le
plafond, tout en continuant de pousser des hurlements fracassants.
L’homme ne comprit qu'au dernier
moment ce que l’animal voulait. En effet, ce n'est que lorsqu'il le vit
s'élancer, bec en avant, vers une des fenêtres de l'atelier, qu'il réalisa que
le volatile, depuis le début, ne souhaitait qu’une chose : gagner
l'extérieur.
L’oiseau percuta une première fois
la vitre. Puis une seconde fois, jusqu'à ce que le verre se brise en mille
morceaux.
L'homme ne put ensuite que
l'observer, impuissant, prendre sa liberté.
Quand le calme revint dans
l'atelier, il se remit debout. Fort heureusement, il ne s'était pas blessé dans
sa chute.
Encore éprouvé, il se dirigea
vers la fenêtre cassée, dans l’espoir de faire revenir la créature dans
atelier.
Mais c’était-là un vœu bien
dérisoire... Et lorsqu’il se pencha par la fenêtre, il ne la vit bien sûr nulle
part ; ni dans le ciel, ni sur le trottoir, ni sur les toits des immeubles en
face...
Dieu seul savait où elle se
trouvait désormais. Mais surtout, Dieu seul savait ce qu'elle faisait.
* * *
Le lendemain matin, en sortant de
chez lui, le vieil inventeur traversa comme tous les jours la petite allée de
son modeste pavillon et prit le journal dans la boîte aux lettres.
A son retour, il se prépara son
petit-déjeuner. Tout en avalant celui-ci, il se mit à parcourir distraitement
les divers articles du quotidien.
Arrivé vers le milieu du journal,
il tomba sur un article qui retint particulièrement son attention.
Celui-ci était titré :
"Epidémie étrange - Les experts s’interrogent"
Et il disait :
"Les faits
se sont déroulés hier soir, au environ de vingt heures, en plein centre-ville
de Montpellier.
Huit personnes
ne se connaissant pas, et marchant l'une à proximité de l'autre sur la place de
la Comédie, furent soudainement frappées par une bien étrange maladie.
Ces huit
individus d'âges et de sexes différents — et qui ont manifestement eu le
malheur de se trouver au même endroit au même moment — souffrent depuis de tics
et de tocs, ainsi que de comportements maniaques divers, dont la psychiatrie n'a,
jusqu'à ce jour, révélée aucun précédent.
Un de ces
symptômes se manifeste, par exemple, chaque fois qu'une de ces personnes veut
s’exprimer. L'individu, en effet, ne peut alors s'empêcher — aussi incroyable
que cela puisse paraître — de répéter une seconde fois sa phrase, et ce, en
utilisant exactement le même ton et les mêmes intonations que la première fois,
tel un écho parfait. Mais il y a bien plus grave...
En effet, à chaque heure exactement, les pauvres malheureux, sans
raison apparente, s'évanouissent soudain. Leur état d’inconscience dure alors
une dizaine de secondes environ. Puis ils retrouvent à nouveau leurs esprits,
jusqu’à leur nouvelle perte de conscience.
Et, enfin, ces
personnes connaissent un mal qui sans doute est, de part son aspect subtil et
irrationnel, encore plus étrange et plus mystérieux que les deux précédents. Ce
mal, d'origine psychologique sans aucun doute, pousse ces victimes — d'après ce
qu’elles en ont dit aux médecins s'occupant d’elles — à bouger, à voyager, à
s'éloigner géographiquement... Et le
lieu de destination ne semble pas être d’une grande importante ;
l’important étant ici de, manifestement, voir du pays — ou, pour reprendre un
terme employé par un des contaminés, de se "disperser".
Cependant, pour
l'heure, ce désir ne pourra nullement être comblé, car les autorités médicales
ont décrété une mise en quarantaine immédiate de ces huit contaminés. Une mise
en quarantaine d'autant plus justifiée que, selon nos dernières informations,
du personnel médical aurait lui aussi été infecté du fait d'avoir été en
contact avec ces malades, faisant ainsi passer le nombre des victimes à quinze
au alentour de minuit."
L'article principal s'arrêtait
là. Mais à sa droite, un autre article —
plus petit et écrit dans un encadré — lui était rattaché. Et celui-ci
disait :
"Voici
maintenant un évènement pour le moins étrange qui s'est également déroulé hier
soir sur la place de la Comédie ; c'est un évènement que nous trouvons
pertinent d'introduire ici, bien que nous ne saurions dire, à l'heure où nous
imprimons ces lignes, s'il existe un quelconque lien entre celui-ci et
l'étrange épidémie relatée dans l'article principal.
Il était
environ vingt heures, lorsqu'une poignée de témoins affirment avoir vu dans le
ciel de Montpellier, au-dessus de la place, un étrange volatile. Ce dernier
appartiendrait à une espèce qu'ils disent n'avoir jamais vu jusque-là. A peine
plus petit qu'un pigeon, mais cependant plus gros qu'un moineau, l'oiseau était
pourvu d'une longue queue, ainsi que d'un bec pointu et proéminant. Son
comportement était plutôt agressif. Il poussait des cris perçants. De plus,
tout en volant, l'oiseau, d’après les témoins, crachait un espèce de liquide
verdâtre.
Après un tel
témoignage, il est légitime de se demander s'il y a un rapport entre cet oiseau
et l'épidémie. Si tel est le cas, les contaminés auraient-ils eu le malheur de
se trouver juste sous l'oiseau au moment où celui-ci pulvérisait ce liquide
vert ? Il est évidemment bien trop tôt pour répondre à cette question, d'autant
plus que..."
L'homme interrompit là sa
lecture.
— Qu'ai-je fait ? pensa-t-il.
Car, à n'en pas douter, l'oiseau
dont il était question dans l'article était son
oiseau... celui qu'il avait créé, celui qui était sorti de son imprimante.
Il referma le journal, la main
légèrement tremblante.
Ainsi donc, pensa-t-il, cette
créature ailée se comporte de la même façon que lorsqu'elle n'était rien
d’autre qu’un simple virus informatique : elle contamine et perturbe le bon
fonctionnement des choses. Car tel est sa nature. Malheureusement, ici, dans le
monde physique, les « choses » qu’elle perturbe — ou plutôt, la chose
— n’est rien d’autre que l'organisme humain...
Il frissonna.
Puis il réalisa que cette
créature — n'étant désormais plus confinée dans le disque dur de son ordinateur
— avait maintenant à sa disposition un
lieu vierge et inédit sur lequel exprimer cette fameuse nature. Et ce lieu
n’était pas autre chose que la planète entière...
Le vieil inventeur essaya de se
représenter le fait accompli, c'est-à-dire une civilisation composée
exclusivement de citoyens souffrant de tics et de tocs ; des citoyens en
prise à des évanouissements réguliers. De toute évidence, à la longue, une
nouvelle culture finirait par en émerger ; une culture basée sur de nouvelles
mœurs, ainsi qu'une nouvelle organisation globale...
Mais il interrompit là ses
réflexions, car il n'avait finalement pas envie d’imaginer à quoi ressemblerait
dans le détail un tel monde.
Il alla se poster à la fenêtre de
la cuisine pour mieux réfléchir.
Pour chaque problème existe une
solution, se dit-il. Et, bien souvent, la solution se trouve au même endroit
qu'est né le problème.
Cela était une loi qu'il avait
moult fois pu vérifier au cours de sa carrière. Alors, en tout logique, il
descendit au garage et alluma l'ordinateur...
Quand ce dernier eut fini de
démarrer, il alla sur un moteur de recherche et tapa les mots : "Supprimer
W32.Blaster.Worm". Puis il cliqua sur "Rechercher".
Parmi toutes les réponses qui
s’affichèrent, il choisit la première. Il tomba alors sur un site où on lui
proposait de télécharger un petit logiciel permettant d'éliminer le virus.
C’est ce qu’il fit. Puis il installa le logiciel sur son ordinateur et se mit à
remonter le chemin d'accès du programme...
Bientôt, il se retrouva au cœur
du programme antiviral. Là, il ouvrit un
des fichiers au hasard et imprima son contenu.
De voir l’imprimante noircir la
feuille lui rappela un concept fascinant qu’il avait un jour trouvé dans un
livre. L’auteur du concept affirmait que chaque particule de l'univers était le
reflet de l'univers entier — ou dit autrement, chaque particule contenait en
elle le plan complet de l'univers dans lequel elle se trouvait. De sorte que,
si quelqu’un avait eu pour projet de recréer l’univers dans sa globalité, il
n’aurait eu besoin pour cela que d’une seule d’entre elles...
Et ici, c’était un peu la même
chose qui se passait, puisque l’information contenue dans un seul fichier
suffisait à reconstituer le virus dans son intégralité.
A la droite de l’inventeur se
trouvait la cage avec le hérisson. L’animal observait l’homme avec curiosité.
— Au moins, toi, tu es un être
pacifique ! lui dit-il.
La petite créature haussa les
épaules en guise d'incompréhension (c'est du moins l’impression qu’en eut le
vieil inventeur, puisqu’en réalité elle ne possédait absolument pas d'épaules).
Ensuite l’animal se mit à lécher les barreaux de la cage, ce qui semblait être
son activité favorite.
Peut-être devrais-je le nourrir ?
pensa l’homme.
C'était une question à laquelle
il n'avait pas songée jusque-là. (Mais rien ne semblait pressé pour
l’instant ; tout, en effet, paraissait aller au mieux pour le petit être.)
Soudain, le vieil inventeur
réalisa que l'imprimante avait cessée depuis un bon petit moment ses allées et
retours, et que le document imprimé attendait patiemment à sa sortie.
D’un geste rapide il s’en saisit
alors, y jeta un bref coup d'œil, et, tout aussi rapidement désintéressé, le
reposa sur le côté. Il se mit ensuite à lorgner du côté de l’imprimante, et là,
il le vit... l'être nouveau, l’être qui venait à l'instant de venir au monde.
Celui-ci finissait de sortir de
l’appareil, et l’homme constata qu’il s'agissait une fois de plus d'un
volatile.
L’oiseau s’avança jusqu’au bord
du bureau et, avec son bec, commença à se lisser les plumes.
A sa vue, le hérisson se cacha
les yeux avec ses petites pattes avant. Il se recroquevilla ensuite sur
lui-même, essayant manifestement de se faire le plus petit possible.
Mais ce n'était pas après lui que
l'animal antiviral en avait, mais bien l'oiseau à queue de lézard...
D'ailleurs, ce dernier était sa
seule et unique cible ; celle pour laquelle il avait été programmé. Celle
pour laquelle il existait. A cet égard on pouvait d’ailleurs dire que si
l'oiseau à queue de lézard n'avait jamais vu le jour, lui-même n'aurait jamais
été créé... faisant que son existence entière se trouvait justifiée — si tant
est qu’il faille la justifier — par le combat qu'il allait mener, et par rien
d'autre. Un combat qui était une finalité en soi. Le but de toute une vie.
Les yeux de l'oiseau étaient rouges
et à facettes. Ils faisaient songer à des cristaux. Des cristaux parfaitement
bien taillés. Son visage était sombre et ridé, ainsi que sa bouche sans lèvres
lui conféraient un aspect froid et sévère. Intransigeant. On aurait dit un
envoyé de Dieu — sans parti pris, se bornant à exécuter froidement les ordres
venus de haut-lieu. Au milieu du visage, deux petits orifices faisaient office
de nez.
Le sommet du crânes était quant à
lui tapissait d'un fin duvet, et au niveau du front partaient deux petites
antennes striées de minuscules rainures...
Enfin, une épaisse carapace
orangée protégeait ses pattes et son corps. Une carapace qui paraissait dure et
épaisse.
Cette créature avait tout de
l'oiseau de proie : posture droite, allure fière, regard fixe et perçant.
L'hésitation ne semblait tout simplement pas faire partie de sa nature.
Oui, c'était un animal qui
donnait le sentiment de savoir parfaitement ce qu'il voulait et où il allait,
et qui mettrait tout en œuvre pour parvenir à ses fins.
Soudain, les deux petites
antennes se mirent à vibrer et à indiquer une direction, à la manière d’une
baguette de sourcier.
Son ennemi... pensa le vieil
inventeur. Là où il se trouve.
La carapace de l'oiseau se fendit
ensuite au niveau des flancs, et deux fines ailes en émergèrent... Celles-ci se
déployèrent instantanément comme l’auraient fait deux couteaux à cran d'arrêt.
Puis, l'oiseau se mit à battre
des ailes...
Une fois dans les airs, il se
dirigea vers le fond de l’atelier, vira à droite et pénétra dans le couloir
menant au rez-de-chaussée...
L'homme essaya tant bien que mal
de le suivre... Il traversa à son tour l'atelier et s’engouffra dans le
couloir.
Une fois en haut des marches de
l’escalier, il se mit à chercher la créature dans toutes les pièces de la
maison.
Il ne la trouva pas tout de
suite.
Ce n'est, en fait, qu'au dernier
moment qu’il la vit...
En effet, ce n’est que lorsqu’il
franchit le seuil de la salle à manger qu’il la vit qui s’engouffrait, à la
vitesse de l’éclair, dans le trou de la cheminée.
* * *
Le jour suivant, c'est avec
anxiété qu'il se rendit à la boîte aux lettres.
Son journal sous le bras, il
retraversa l'allée en trombe, et, une fois à l’intérieur, il s'installa à la
table de la cuisine et ouvrit le quotidien.
Il n’eut pas besoin de chercher
longtemps pour tomber sur l'article qui l'intéressait ; celui-ci occupait
en effet la première page du journal. Il en faisait carrément la une.
"Quand deux êtres venus d’une autre planète se livrent à un combat
acharné dans nos cieux !", annonçait de façon tonitruante son titre.
Un sous-titre venait ensuite,
disant : "La vie ailleurs prouvée de
manière brutale"
Quant à l'article proprement dit,
voici ce qu’il disait :
"Cette
nuit, les Montpelliérains qui n'étaient pas couchés et avaient leurs regards
tournés vers le ciel ont pu assister à un incroyable combat opposant deux
créatures ailées ; deux créatures qui, selon toute vraisemblance, n'étaient pas
de notre monde.
Mais avant que
nous relations cet évènement pour le moins extraordinaire, revenons quelques
instants sur cette étrange épidémie dont nous avions commencé à vous parler
hier.
Nous vous
avions alors dit qu'un oiseau crachant du liquide vert avait été signalé à
proximité des premiers contaminés, ce qui avait laissé supposer que le volatile
était à l'origine de l'épidémie. Eh bien aujourd'hui ce fait semble confirmé...
En effet, car
le combat d'hier soir opposait justement ce volatile à un autre oiseau qui,
lui, faisait manifestement sa première apparition dans nos cieux. Le combat a
été rude et acharné. D'une violence terrible. Au final, c'est le second oiseau
qui en est sorti vainqueur, tuant l'oiseau à queue de lézard. Et, chose pour le
moins étonnante, au moment où ce dernier a été tué, les personnes contaminées
ont vu leurs symptômes disparaître tout à coup, comme par magie.
Est-ce une
coïncidence ? Cela semble très peu probable.
En tout cas, il
était temps que l'hécatombe prenne fin, car le nombre des contaminés n'avait
cessé d'augmenter depuis hier soir, rendant le risque de pandémie de plus en
plus probable ; d'ailleurs, l'O.M.S. venait justement de demander aux
gouvernements de plusieurs pays de prendre des mesures drastiques sur leur sol,
et ce, afin de se tenir prêt en cas de..."
Le vieil inventeur détacha ses
yeux du journal. Cela ne l'intéressait plus.
Il posa ses deux coudes sur la
table et fit reposer sa tête sur les paumes de ses mains.
Il resta ainsi un moment,
méditatif.
Soudain, un sourire commença à se
dessiner sur ses lèvres.
Des êtres venus d'un autre
monde... pensa-t-il alors avec amusement.
Et il se mit à rire, évacuant
toute la tension accumulée au cours de ces deux derniers jours.
Il réalisa que, finalement, il
n'avait pas précipité le monde à sa perte ; la civilisation telle qu'il l'avait
toujours connu — telle qu’elle avait toujours plus ou moins été — était
toujours là. Et sans doute continuerait-elle à exister encore quelques années
de plus. Pour le pire et le meilleur.
Il se demanda s’il devait garder
toute cette histoire pour lui, ou bien s’il devait aller la révéler au monde
entier. Mais un haut-le-cœur le saisit lorsqu'il s’imagina être en train
d’expliquer tout cela aux gendarmes derrière leur comptoir ; car c'était
des visages aux expressions amusées qu'il voyait... Oui, c'était des sourires
en coin, à peine dissimulés. Ainsi que la satisfaction d'avoir une bonne
histoire à raconter une fois de rentré à la maison.
Toutefois, il savait que malgré
les sarcasmes et les blagues de mauvais goûts il aurait insisté. Alors,
obéissants au protocole, les gendarmes lui auraient demandé de prouver ses
dires. Et c'est ce qu'il aurait fait. Ou du moins, ce qu'il aurait tenté de
faire... Car une fois devant l'ordinateur, avec l'imprimante allumé et une
feuille à l'intérieur, tout aurait capoté. Bien évidemment. Comme cela avait
été tant de fois le cas dans le passé quand, devant un jury d'experts, il
entreprenait de faire la démonstration de ses inventions.
Bref, le calcul était vite fait,
et il décida de s'abstenir d’aller prouver quoique ce soit, estimant que
c'était-là un choix plus sage. Plus sage, certes, mais surtout moins compliqué.
Tandis qu’il en était là de ses
réflexions, son attention se fixa soudainement sur sa main droite posée sur la
table. Il y avait quelque chose de bizarre chez elle. Cela concernait les
doigts... Ceux-ci étaient en effet anormalement tendus et raides, et
ressemblaient aux branches d'un éventail ouvert.
Un court instant, il eut le
sentiment que cette main ne lui appartenait pas.
Toutefois, en observant le
prolongement de l’organe, il vit que celui-ci s’arrêtait bien à sa propre
épaule. Il n’y avait donc pas de doute à avoir : il s’agissait bien de sa
main. Mais pourquoi était-elle ainsi ?
Avec difficulté, il réussit à
fermer le poing ; mais, presque aussitôt, celui-ci se rouvrit et reprit sa
posture en éventail, sans qu'il lui en ait donné l'ordre.
Ensuite, c'est de l'ensemble de
son corps dont il perdit le contrôle total. Pris de spasmes et de contractions
anormales, celui-ci l'obligea à se mettre debout — beaucoup plus rapidement
qu'il n’aurait pu le faire même à vingt ans — et à s’allonger de tout son long
sur le sol. Puis, bras tendus le long du corps, il se mit à rouler dans un peu
toutes les directions... tel un rouleau de pâtissier tenu par des mains
invisibles. Il percuta pieds de tables et de chaises ; et, lorsqu’il
rencontrait un mur, repartait en sens inverse...
Tout cela dura une grosse minute.
Lorsqu'il fut à nouveau maître de
son corps, il tira une chaise à lui et s'y écroula littéralement dessus.
Je croyais que tout cela était
terminé ! se dit-il. Je croyais que la mort de l'oiseau-virus avait mit un
point final à l'épidémie !
Cependant, il réalisa assez vite
que quelque chose n'allait pas. Cela concernait la nature des symptômes.
Ceux-ci ne correspondaient absolument pas avec ceux décrits dans le journal.
Ils en étaient complètement différents.
Il réfléchit, et soudain, la
réponse se fit jour dans son esprit. Alors, sans perdre plus de temps, il se
dirigea vers l’atelier.
Une fois dans celui-ci, il
s’approcha avec précaution de la cage où — normalement — se trouvait le petit
hérisson.
Mais, bien évidemment, l’animal
ne s’y trouvait plus...
Plusieurs barreaux de la cage
avaient semblait-il fondu, comme sous l'action d'un acide hyperpuissant, créant
une ouverture d'une dizaine de centimètres de diamètre. Une ouverture assez
grande pour que la créature s’y faufile...
Voilà pourquoi il aimait tant
lécher ces fichus barreaux ! réalisa un peu tard le vieil inventeur. Qu'est-ce
que j'ai pu être imprudent ! J’aurais dû m’en débarrasser tout de
suite !
Mais les regrets ne servaient à rien, et il
entreprit de chercher l'animal dans tout l'atelier, en espérant qu’il s’y
trouvait toujours.
Il souleva des planches, poussa
des cartons... Il tira un petit charriot pour voir si l'animal viral ne s'y
était pas par hasard caché derrière. En vain.
C'est au moment où il allait
laisser tomber qu'il remarqua que de la vapeur s'échappait d'une grosse caisse
en fer. Intrigué, il s'approcha et s’aperçu que l’effluve venait d’entre la
caisse et le mur. De toutes ses forces, il se mit à pousser la caisse sur le
côté...
Une fois écartée, celle-ci révéla
un trou dans le mur. Un trou qui n’existait pas jusque-là. Un trou situé juste
au niveau du sol...
Le vieil inventeur s'accroupit et
scruta l'intérieur du trou.
Tout au fond de celui-ci il
aperçu le hérisson. Ce dernier était en train de creuser une galerie dans le
mur... L’homme estima, d’après la profondeur du trou, que l’animal allait
émerger d’un moment à l’autre de l’autre côté.
Du bout des épines de l’animal
s’échappait un gaz de couleur pourpre.
L’émanation formait un halo lumineux et brillant autour du hérisson.
C’est elle qui avait donné l’alerte à l’homme.
Je suis la première victime de ce
gaz, réalisa ce dernier. Il me faut maintenant stopper cette créature avant
qu'elle n'en contamine d'autres...
Sans plus réfléchir, l’inventeur
engouffra son bras dans la galerie. Puis, le visage plaqué contre le mur, il
tenta à l’aveuglette de se saisir de l'animal. Il sentit les épines sous ses
doigts, et enfin une patte... Voilà, pensa-t-il. Mais au moment de refermer sa
main sur celle-ci, ses doigts devinrent tout à coup rigides et durs, rendant la
préhension parfaitement impossible.
Dépité, il retira son bras. Et,
ensuite, il ne put rien faire d’autre qu’observer, impuissant, le petit être rejoindre
l'extérieur...
Le reste de la journée, il le
passa à effectuer des acrobaties en tous genres. Cependant, malgré ce
handicap, il parvint à se servir de
l'ordinateur, et de l'imprimante, par le truchement de laquelle il ne tarda pas
à faire s'incarner l'ennemi juré du hérisson.
L’animal antiviral prit cette
fois la forme d'un lutin noir et blanc. Mais l’homme eut tout juste le temps de
le voir, car une fois sorti de l’imprimante, il s’était tout de suite mis à
tournoyer sur lui-même, à la façon d’une toupie, perdant rapidement toutes
formes distinctes...
En tournant, ce tourbillon vivant
produisait de petits arcs électriques.
La créature se dirigea vers le
portail du garage, et, sans difficulté, passa dessous.
Désormais, il ne me reste plus
qu'à être patient, songea l'inventeur en exécutant une nouvelle chorégraphie
spectaculaire.
Et en effet, au cours de la
soirée sa guérison survint. Il devina alors ce qui l'avait provoqué...
Epuisé, il s'étala ensuite sur le
canapé du salon, et y passa toute la nuit dessus.
* * *
Voilà, c’en était fini de tous
ces virus et antivirus, de toutes ces créatures aussi étranges les unes que les
autres, auxquelles son imprimante — par un processus aussi mystérieux que
l'univers lui-même ! — avait donné vie.
Oui, c'en était bel et bien
terminé, et le monde était redevenu saint. Ou du moins, tel qu’il avait
toujours été.
Le vieil inventeur ne toucha pas
à son ordinateur durant le restant de la semaine, et préféra s’adonner à
quelques activités mécaniques biens concrètes sous ses doigts agiles.
L'objet qu’il était en ce moment
même en train de construire — et dont il avait commencé la fabrication quelques
semaines plus tôt — prenait la forme
d’une grande bassine en bois ; une bassine à l'intérieur de laquelle on
pouvait voir une myriade d’engrenages qui s'entraînaient mutuellement les uns
et les autres grâce à l'action d'un petit moteur électrique.
Quant à la question de savoir à
quoi pourrait bien servir un tel mécanisme, eh bien... si la réponse se
trouvait quelque part dans le cerveau du vieil inventeur, celle-ci n’avait pas
encore atteint pour l'heure le seuil de sa conscience.
Les jours qui suivirent ces fâcheux épisodes
passèrent donc ainsi — noyés dans des travaux pratiques en tous genres.
Cependant, ces activités
pratiques ne parvinrent pas à détourner totalement le vieil inventeur de
l'ordinateur ; et la semaine suivante, ce qui devait arriver arriva : la
curiosité aillant finit par l’emporter, il se résolut à le rallumer...
Il se créa une adresse e-mail,
installa même un logiciel de messagerie électronique qu'il configura lui-même,
et apprit à s'en servir.
Un jour, il reçut un message en
provenance d'un destinataire — ou d’une destinataire — inconnu.
C’était un message au titre
prometteur. Un message qui s'appelait "I Love You"...
Hélas, celui-ci n’était rien
d’autre qu'un leurre, qu’un piège destiné à l'inciter à ouvrir la missive. Et
une fois ouverte, celle-ci libéra un nouveau virus dans l'ordinateur...
— Ca ne s'arrêtera donc jamais !
s’écria-t-il, s'en voulant d'avoir était aussi naïf.
Cependant, après s'être calmé,
il songea : « "I Love You", quel nom tout de même étrange
pour un virus ! »
Il réfléchit.
Et si celui-ci était différent
des autres ? se dit-il. A tel point différent que, lui, ne représenterait
nullement un danger pour l'humanité, mais qu'au contraire... il lui apporte
joie et bonheur. (Son cœur se mit à s'emballer à cette idée.) Après tout, se
dit-il encore, il doit bien exister des exceptions parmi ces virus... On ne
peut quand même pas tous les mettre dans le même panier ! (Il balança sa tête
de haut en bas, tout à ses pensées.) Oui, se dit-il enfin, il y a peut-être là
une expérience à tenter. Ca vaut au moins le coup d'essayer. Au moins une
dernière fois...
Ni une ni deux, il s’attela alors
à sa nouvelle tâche.
Une petite minute plus tard,
l'imprimante donnait vie au virus "I Love You".
Quand le silence revint, l'homme,
assis à son siège de bureau, se mit à observer l'être nouveau qui, déjà,
s'extirpait de la machine...
Une fois passé la fine fente d'où
sortaient les feuilles, il se laissa mollement tomber — avec tout son matériel
— sur le plastique de l'imprimante.
Le vieil inventeur put à ce
moment-là le contempler dans son entier. Et, à sa vue, il faillit en défaillir.
L'être, quant à lui,
bailla ; il bailla comme si rien d'autre au monde n'avait eu plus
d’importance. Puis, en s'aidant de ses mains frasques et boudinées, il se mit lentement debout.
Il resta ainsi un moment, sans
trop bouger. L’air à la fois hagard et malicieux.
Lui et l'inventeur s'observèrent
durant ce court laps de temps, aussi étonnés l'un que l'autre.
Enfin, quand le nouveau-né estima
que c’était le moment, il se mit à battre des ailes — car il possédait deux
jolies ailes blanches — , et à s’envoler tranquillement...
Et il voleta ainsi, dans tout
l’atelier, de façon légère et gracieuse. Et le vieil inventeur l’observait,
ahuri...
En fait, devant les yeux de
l’homme se découpait la silhouette enfantine du Cupidon de la mythologie :
complètement nu, grassouillet, il portait dans son dos un carquois rempli de
flèches — on aurait dit qu’il y en avait une infinité... — , ainsi qu’un arc à la main. Il observait le
vieil inventeur et son regard n’était qu’amour...
Sans hésiter, l'homme se dirigea
vers une des fenêtres et l'ouvrit en grand.
Puis, tout en observant la
créature mythologique se diriger vers l'ouverture, il se mit à prier... à prier
intérieurement pour qu’aucun antivirus d'aucune sorte ne vienne un jour
éradiquer cette maladie-là.
En quelques battements d’ailes le
petit être se retrouva à l’extérieur.
Le vieil inventeur alla se
planter devant la fenêtre pour l'observer.
Tandis qu'il était là, à flotter
entre deux immeubles, au milieu des piétons qui le regardaient, médusés, il
plaça une première flèche sur son arc, tendit la corde et visa.
Quelques instants plus tard, la
flèche se mit à fuser dans les airs.