Chapitre 5

 

 

    Au retour de l’agence Polycéphale, je m'arrêtai chez mon père, au nord de Bordeaux, afin d'y déposer Mélanie (qui, soit dit en passant, ne semblait toujours pas décidée — à pourtant bientôt vingt six ans — à quitter la maison qui nous avait vu grandir), puis je piquai vers le centre-ville, en direction de l'appartement de Mustapha cette fois-ci.

    Il devait être un peu plus de dix-huit heures lorsque je me garais sur le trottoir devant son immeuble.

    La nuit était déjà bien tombée à ce moment-là, et, en me penchant en avant, je pus voir que certaines étoiles avaient commencé à s'incruster sur la voûte du firmament. Un instant, celles-ci me firent penser à des lanternes ; des lanternes irréelles au dessus des toits des habitations, que des mains invisibles, estimant que l'heure était venue, auraient allumé au fur et à mesure...

    Et ces mains, pensai-je, si elles existaient vraiment, n'avaient pas non plus oubliées d'allumer la plus grosses de ces lampes...

    Dans un coin du ciel, une demi-lune était en effet également visible ; une demi-lune que de gros nuages — gris et ténébreux — venaient dissimuler par moment. "Par moment" car, l'instant d'après, ceux-ci s'en allaient et la Lune réapparaissait, comme par magie. Un tour qui semblait vouloir durer toute la nuit.

    Tout le long de la rue se trouvaient des réverbères photovoltaïques ; restituant l'énergie emmagasinée au cours de la journée, ils éclairaient les façades des immeubles, les volets fermés, faisaient briller la chaussée gelée et les tôles des voitures.

    Tandis que le moteur de la Chevrolet tournait toujours, je jetai un coup d'œil dans le rétroviseur et m’aperçus que Mustapha s'était endormi à l'arrière : tête appuyée sur la vitre, bouche grande ouverte, un fin filet de bave lui coulant sur le menton... Bref, ce n'était pas très beau à voir. Alors, voulant interrompre le plus rapidement ce spectacle, je me retournai et me mis à secouer frénétiquement son épaule gauche.

    Encore endormi, Mustapha balbutia quelques paroles incompréhensibles ; puis, une fois qu'il sembla avoir compris ce qu'il se passait, je le vis ouvrir machinalement la portière et descendre du véhicule. Il parcouru quelques mètres, avant de se retourner et de me saluer d'un rapide signe de la main.

    Je l'observai encore un instant à la dérobée.

    Lorsqu’il fut devant la porte de son immeuble, je le vis fouiller dans ses vêtements, à la recherche sans aucun doute de ses clefs.

    Les cordonniers sont les plus mal chaussés, pensai-je en le voyant tâter ainsi les poches de sa veste et de son pantalon.

    Enfin, quelque chose de métallique se mit à scintiller dans l'obscurité, et Mustapha porta toute son attention sur la serrure...

    Je tournai ma tête, débrayai et enclenchai la première.

    Ce que j'aurai dû faire ensuite, c'est lâcher le frein à main, appuyer sur l'accélérateur, puis embrayer, tout en continuant d'accélérer...

    Cependant, je ne le fis pas. Non, je ne fis rien de tel, me contentant de rester simplement là, confortablement enfoncé dans la mousse du fauteuil, entouré de la chaleur si douce de l'habitacle, en attendant Dieu sait quoi.

    Au bout d'un moment, je me résolus à revenir au point mort, à lever le pied de la pédale d'embrayage et à quitter ma main du frein à main. Car à quoi bon insister, me dis-je, fataliste, lorsqu'une force supérieure à vôtre volonté décide de prendre soudain le contrôle de vôtre corps ?

    Car c'était bien cela que je ressentais : j'avais bel et bien le sentiment qu'une force extérieure à ma volonté s'était tout à coup octroyer le contrôle de ma personne.

    Une force qui toutefois — et c'était-là un élément non négligeable —, si inattendue et implacable qu'elle fût, me voulait du bien.

    Je le ressentais également au fond de moi.

    En fait, ce que je réalisais assez vite c'est que, si je n'étais pas déjà en route, c'est parce que, tout au fond de mon être, je n’avais nullement envie de me retrouver seul, et que cela avait un rapport étroit avec la nouvelle direction dans laquelle nous voulions faire s'engager la PEPACC Associés...

    Une direction qui, à mes yeux, était si incertaine (voire improbable même, si j'ose dire), qu'elle avait fini par me plonger dans un état de fébrilité et de nervosité tel que la solitude, ce soir-là, n'était sans doute pas une bonne affaire pour moi... Et cette force le savait. Voilà pourquoi m'empêchait de partir. Voilà pourquoi elle était bienveillante.

    Certes, en tant normal cela ne me dérangeait pas le moins du monde de passer mes soirées ainsi, c'est-à-dire seul entre les quatre murs de ma maison.

    Depuis peu, je sortais de ce qu'il faut bien appeler un chagrin d’amour, et cette solitude était devenue, à la longue, une sorte de routine... un mode de vie auquel j'avais fini par m'habituer. Trouvant même dans celui-ci quelques avantages, notamment d'un point de vue spirituel, et, cela va sans dire, dans l'approfondissement de la connaissance de soi — de ses goûts, de ses envies, de ses souhaits et de ses rêves dans la vie, etc.

    Bref, j'en avais fait une véritable alliée, parvenant même à la conclusion qu'une solitude apprivoisée était une bonne solitude ; une composante incontournable pour sa propre édification. Et un être humain n'étant pas passé par elle au moins une fois dans sa vie était un être humain auquel il manquait quelque chose. La profondeur, sans doute.

    Bien sûr, un jour ou l'autre il fallait bien se mêler aux autres... croiser le chemin de ses semblables. Malheureusement, c’est là que commençaient les vrais problèmes.

    Mais ce soir-là, je ne voulais pas de cette solitude, et cette force, quelle qu’elle fut, l’avait manifestement compris...

    Elle avait alors agit tel un verrou de sécurité dans mon cerveau, me bloquant dans chacun de mes mouvements afin de m'empêcher de tenter quoi que ce fût qui pût un tant soit peu me rapprocher de cette solitude.

    Et maintenant, complètement immobilisé, je ne pouvais rien faire d'autre que constater, impuissant mais reconnaissant, la rupture qui s’était établie entre mes muscles et mon cerveau.

    Cependant, comme j'avais toujours dans l'idée que cette force était bienveillante, je ne m'inquiétai pas plus que cela. C'était même tout le contraire, car à un moment donné je décidai de carrément m'abandonner à elle... Je fermai alors les yeux et me laissai aller contre le siège.

    Du temps se mit à passer. Je ne saurais dire exactement combien, mais ce qui est certain c'est que j'aurais pu attendre ainsi toute la nuit. Attendre quoi ? C'était-là une bonne question. Une bonne question à laquelle je n'avais même pas un début de réponse.

    Soudain, j'ouvris les yeux. A travers l'épaisseur des paupières, j'avais vu une ombre passer.

    On frappa au carreau. Je sursautai.

    Puis, tournant la tête, je vis le miracle...

    J'avais donc eu raison d'attendre. J'avais donc eu raison de faire confiance.

    Je désirai que la vitre côté passager s'abaisse, et, conformément à ce désir, la Chevrolet fit se baisser cette dernière.

    — Bordel, mais qu'est-ce que tu fous ? entendis-je alors Mustapha me dire.

    Je souris. C'était bon d'avoir de la compagnie.

    Toujours près de la vitre, Mustapha attendait une réaction de ma part.

    Devais-je lui expliquer pourquoi j'étais toujours là ? C'est-à-dire lui dire que je me sentais bien trop grisé pour pouvoir dormir, et que, de plus, un mécanisme psychologique de défense s'était automatiquement mis en route, m'empêchant d'exécuter le moindre mouvement et de rejoindre mes pénates ?

    Je n'eus toutefois pas besoin de me poser plus longtemps la question, que Mustapha me proposa soudain :

    — Ca te dis de venir boire un verre ? Je veux dire, avant de rentrer ?

    Le miracle n'en finissait manifestement pas.

    Je fis un instant semblant de réfléchir, de peser le pour et le contre, juste pour la forme, puis, comme sous le coup d'une impulsion, je coupai le contact, ouvrit la portière et descendis.

    Après avoir verrouillé mentalement la Chevrolet, nous nous dirigeâmes vers l'appartement.

    Arrivé devant celui-ci, Mustapha me confia tout en introduisant la clef dans la serrure :

    — Comme ça je te présenterai ma petite amie. Ca sera l'occasion...

    Je le regardai en fronçant le front, pensant qu'il plaisantait.

    Mais non, il paraissait tout à fait sérieux. A moins que ce ne fut réellement une de ses blagues.

    — Qu'est-ce que tu racontes ? dis-je.

    Mustapha sourit sans toutefois répondre.

    Je secouai la tête.

    Etait-il sérieux ? Y avait-il réellement derrière ces murs une fille — une fille qui, en parfaite petite épouse, attendait patiemment son retour ?

    Comment savoir ? Mais à mon avis, cela relevait d'avantage du fantasme que de la réalité. Car depuis que nous le connaissions, jamais il ne nous avait confié vivre une quelconque vie de couple. Et, personnellement, au vue de son emploi du temps, je ne trouvais pas cela surprenant.

    Certes, il ne s'étalait pas non plus sur les autres aspects de sa vie. Mais ceux-ci existaient-ils, au moins ? Car dans son existence, qui avait-il d'autres à part son travail ?

    A moins que ce soit tout récent, calculai-je.

    Tandis que nous étions dans le hall, je lui demandai :

    — Et depuis quand ?

    — Depuis quand... quoi ? répliqua Mustapha, faisant semblant de ne pas comprendre.

    Je décidai de laisser tomber. Je n'en tirerai rien.

    Après avoir allumé manuellement le plafonnier de la cuisine, il m'informa :

    — Lise doit être dans la chambre... Je vais aller la chercher. (Il se plaça devant une chaise.) Installe-toi ici, en attendant.

    Je le vis ensuite disparaître dans le couloir.

    Je me retrouvais donc seul dans la cuisine, seul dans cette pièce aux murs trop profonds, au plafond trop éloigné...

     Une pièce qui me parut soudain sombre et glaciale, et ce, malgré l'éclairage et le chauffage central.

    J'eus même le sentiment qu'il m'aurait suffit de tendre la main pour y voir s'y déposer dessus, au bout d'un moment, des particules de poussière glacée... C'est dire ! Et je ne savais pas si cette impression était due ou pas à l'absence momentanée de Mustapha, et donc de me retrouver durant ce court instant seul à seul avec moi-même...

    Quand Mustapha réapparut enfin, je vis qu'il ne portait plus sa veste et qu'il avait troqué ses chaussures de ville pour des pantoufles usagées.

    — Elle arrive, me dit-il sans que je lui eus rien demandé. (Comme une idée sembla ensuite lui traverser l'esprit, il ajouta :) En fait, elle enfile une tenue disons... plus correcte.

    Puis il se mit à sourire tout en observant ma réaction.

    Je fis comme si je n'avais pas entendu, craignant que, dans le silence de l'appartement, son amie ne nous entende avoir une telle conversation.

    — Désire ce que tu veux, me proposa ensuite Mustapha en désignant du menton le sélecteur de nourriture et de boisson mural.

    Je hochai la tête et me mis à désirer...

    Toutefois, je ne désirai pas une boisson en particulier — non. En fait, je désirais que le sélecteur choisisse pour moi... Et pour se faire, ce dernier "savait" qu'il devait scanner mon inconscient, à la recherche d'un certain désir enfoui, un désir dont la conséquence correspondrait à un résultat optimum...

    Quelque instant plus tard, deux boisson furent déposées sur le plateau interne — la mienne et celle que Mustapha avait lui aussi désiré dans la foulée.

    Nous prîmes ensuite place l'un en face de l'autre à la table de la cuisine. Puis, sans attendre, je portai mon verre à mes lèvres. Et lorsque les premières gouttes —  alcoolisées et fruitée — vinrent tapisser mon palet, en lui envoyant au passage de plaisantes décharges électriques, que mon cerveau traduisit par de non moins plaisants picotements, je sus que c’était exactement cela qu’il me fallait.

    Revigoré, je fis alors :

    — Bon, pour en revenir à notre petite affaire, as-tu songé à la façon dont nous devrons procéder pour recruter ces individus sensibles à la musique ? Je veux dire... Devons-nous leur faire passer un genre de casting, comme ça se fait dans le monde du spectacle ?

    Mustapha se passa une main sur le menton, et d'un air songeur annonça :

    — Nous les appellerons des "artistes-directs"...

    Reposant mon verre, je fis :

    — Mais de quoi parles-tu ?

    — Je parle des sensibles à la musique, me dit Mustapha. Je parle de ceux sans qui nos productions ne pourraient pas voir le jour.

    Je méditai un instant ces mots.

    — Comment dis-tu que nous les appellerons, déjà ? Des artistes-directs, c'est ça ? Mais qu'est-ce que cela veut dire ?

    — Eh bien, pour commencer, fit Mustapha, cela veut dire qu'ils seront des artistes. En effet, consigner des émotions de qualité professionnelle sur un support, dans le but de les partager avec ses semblables, est une réelle démarche artistique ; oui, il y a vraiment là-dedans quelque chose de... (Il s'interrompit tout à coup, braquant sur moi un regard intense.) Ne me dis pas que tu n'as jamais perçu cet aspect-là de la chose ? me demanda-t-il ensuite. Je veux dire, l'aspect artistique de notre projet ?

     Pris au dépourvu, je ne pus lui dire que la stricte vérité.

    — En effet, dis-je alors, je ne l'ai pas vu... Et puis, ajoutai-je comme pour me défendre, je t'avoue que dans tout ce que j'entreprends — que ce soit la vente d'ouvertures céphaliques, ou bien le commerce d'émotions — , seul l'aspect pécunier a de l'importance à mes yeux...

    Mustapha me considéra un instant, consterné. Puis, baissant la tête, il se mit à murmurer, comme s'il se parlait à lui-même :

    — C'est un tort. Oui... un grand tort.

    — Bon... et l'autre terme ? fis-je ensuite. Quelle est sa signification à lui ?

    Mustapha se dirigea vers une commode, ouvrit un des tiroirs et s'empara d'une pipe électronique. Il chargea une cartouche et revint s'assoir.

    Tandis que des volutes de vapeur orangées s'élevaient autour de lui (elles s'élevaient, en fait, aussi vite qu'elles s'évaporaient), il dit :

    — Pour comprendre ce second terme, prenons l'exemple d'un musicien, ce sera plus simple. (Il tira quelques bouffées supplémentaires, avant de poursuivre :) Lorsque qu'un musicien joue de son instrument, il suscite des émotions et des sentiments dans l'esprit de ces auditeurs. Tu es d'accord avec moi, j'imagine ? (Je hochai la tête — bien que la musique n'avait jamais été mon fort, je comprenais ce qu'il voulait dire.) Bien. Et je pense que tu seras également d'accord pour admettre que c’est ce point-là précisément qui le définit comme étant un artiste, je veux dire, le fait qu'il inspire ces émotions et ces sentiments...

    J'acquiesçai à nouveau.

    — Je te demande maintenant de réfléchir, continua Mustapha, à la manière dont tout cela se déroule — je veux ici parler du processus qui nous, auditeur, nous fait aimer une œuvre musicale.

    — Comment veux-tu que je le sache ? fis-je. Je n'aime pas la musique.

    — Alors sache seulement, Lionel, que pour apprécier pleinement une œuvre musicale, c’est en général plusieurs fois qu’il nous faut l'écouter ; il nous faut l'écouter encore et encore, et ce, afin d'entrer en parfaite résonnance avec elle, afin de ne faire plus qu'un avec la vibration qu'elle transporte. Et lorsque cela se produit...

     Il laissa sa phrase en suspens, l'air exalté.

    — Oui ? fis-je. Que se passe-t-il à ce moment-là ?

    Me considérant avec un certain dédain, il lâcha :

    — Tu n'as qu'à écouter de la musique et tu comprendras.

    Et dire que j'ai souhaité rester ! pensai-je, mortifié.

    Puis il poursuivit :

    — Bref, cela demande du temps et de la patience. Le plaisir musical n'est pas immédiat. On peut même dire qu'il se mérite. Hors, de nos jours, qui est prêt à prendre du temps pour ce plaisir là ? Pratiquement personne, en fait. Et je ne t'apprends rien en disant cela, Lionel, tu sais aussi bien que moi que les gens veulent tout et tout de suite... (Une pause, puis :) Si je te dis tout ça, c'est pour bien te faire comprendre que c'est ici précisément qu'interviendront nos artistes-directs : en comblant cette lacune liée à la dégénérescence de notre société... Car ils joueront le même rôle que le musicien de mon exemple, à la différence près que leurs émotions à eux ne passeront pas par un objet intermédiaire afin d'être transmises à l’auditeur - rôle que tiennent les instruments de musique -, mais seront directement projetées dans le cerveau de celui-ci... (Il me fit un clin d'œil.) Tu me suis ? Ce qui fera de nous les premiers industriels à proposer au public des émotions clefs en main, prêtes à être consommer...

    Je balançai la tête de haut en bas.

    — Je comprends mieux le terme direct désormais, dis-je.

    En effet, tout me semblait clair maintenant. Sa petite démonstration, bien que je ne le montrai pas, m'avait carrément bluffé.

    Cependant...

    Quelque chose m'inquiétait. Et ce n'était pas rien.

    En fait, tandis que je buvais ma boisson préparée par le sélecteur (il s'agissait manifestement d'un genre de muscat aromatisé au citron), j'étais en train de me demander — avec quelques inquiétudes, je l'avoue — où, dans ce vaste monde, pouvaient donc bien se trouver ces fameux artistes-directs dont Mustapha n'avait fait jusque-là que présumer l’existence.

    Ces derniers, me dis-je, pouvaient être n'importe où et n'importe qui : un ami, un voisin, un collègue de travail, un individu croisé au hasard dans la rue. Et l'apparence n'avait ici pas la moindre espèce d'importance. Le clochard du coin s'avérait être peut-être le génie du siècle... On ne pouvait pas savoir.

    Plus je tournais tout ça dans ma tête, plus je prenais conscience qu'un pan important de notre projet reposait en fait ni plus ni moins que sur la base d'une simple hypothèse, d'une simple supposition qui voulait que ces gens-là devaient obligatoirement, fatalement, se trouver quelque part.

    Mais qu'en savait-on ?

    J'eus un frisson.

    Comme base de départ, j'avais connu mieux. 

    Moins solide, tu meurs ! pensai-je alors avec amertume.

    Car sans eux — sans ces sensibles à la musique — rien n'était possible, puisque, selon les dires de Mustapha, ils allaient être la source, l'essence même de nos productions. Et tant que nous n'aurons pas mis le grappin sur au moins un d'entre eux, nous serons dans l'incertitude la plus complète quant à notre devenir, et tout ce que nous réussirons à faire c'est brasser du vent...

    Oui, brasser du vent pour ne récolter que du vide.

    Et si nous n'y arrivons pas ? me demandai-je ensuite. Si nous n'y arrivons pas pour la bonne raison que cette race d'individus n'existe tout simplement pas ?

    A cette pensée, j'eus un nouveau frisson, et me demandai — si tel s'avérait être le cas — combien de temps nous allions mettre à nous en apercevoir. A nous rendre compte que nous avons cru une illusion, une chimère...

    Soudain, Mustapha dit en regardant par dessus mon épaule :

    — Ah ! Te voilà enfin, toi !

    Laissant de côté mes tourments, je me tournais à demi et la vis... qui se tenait dans l'encadrement de la porte, l'épaule droite légèrement appuyée contre le chambranle.

    Un instant j'eus la bizarre impression que l'amie de Mustapha était en réalité là depuis bien plus longtemps qu'il n'y paraissait. Depuis plusieurs minutes, peut-être. A nous observer en silence. Sans rien dire. Sans manifester d'une façon ou d'une autre sa présence.

    Ce sentiment ne dura cependant pas, se dissipant même complètement lorsque Mustapha déclara :

    — Lionel, je te présente Lise... Lise, voici Lionel.

    Je m'apprêtai à lui tendre la main, mais Lise ne bougea pas de là où elle se trouvait, se contentant de sourire. Il y eut ainsi quelques secondes de flottement... Puis, enfin, elle se décida à faire un premier pas vers moi.

    Elle en fit ensuite un second, un troisième... Et nous pûmes à ce moment-là nous serrer la main.

    — Ravie de faire enfin votre connaissance, me dit-elle en appuyant particulièrement sur le mot "enfin". (Puis, lorsque nos mains se séparèrent, elle d'ajouta :) Mustapha m'a beaucoup parlé de vous. De vous, ainsi que de votre famille.

    Elle pivota ensuite de quart, fit le tour de la table et alla s'assoir à côté de Mustapha.

    Ce qu'il y avait d'étrange, c'est que lorsqu'elle se déplaçait, ses mouvements étaient lents et mesurés, comme si elle avait eu conscience de chacun d'eux au moment de leur exécution.

    Maintenant je les avais tous les deux face à moi, je trouvai qu'ils formaient un drôle de couple. Il y avait comme de la douceur chez cette fille, ainsi qu'une certaine retenue qui la plaçait à des années-lumière du caractère davantage "rentre-dedans" de Mustapha...

    Certes, les opposés s'attirent comme on dit, mais là, c'était vraiment...

    Bref, j'avais le sentiment que ces deux-là vivaient dans deux univers littéralement différents — des univers trop différents pour qu'il pût exister entre leurs propriétaires un quelconque point d'encrage assez solide pour les enrichir mutuellement et faire perdurer leur histoire...

    C'est du moins ce qui me sembla de prime abord.

    — Et... comment vous êtes-vous rencontrés, au juste ? m'entendis-je soudain leur demander, surpris moi-même par ma propre question — ou par ma propre indiscrétion, devrais-je plutôt dire.

    Mais Mustapha balaya ma question d'un revers de main et dit :

    — Je t'expliquerai cela plus tard, Lionel. En attendant, laisse-moi te poser une question. (Il tira quelques taffes sur sa pipe, avant de poursuivre :) Voilà. Je souhaiterais que tu me dises — et, cela va sans dire, en toute sincérité — ce que tu penses de Lise. Je veux dire, ce que tu penses de son physique.

    Comme j'étais à ce moment-là en train d'avaler une gorgée de ma boisson je faillis m'étouffer.

    — C... Comment ça ? me mis-je à balbutier. Je ne comprends pas.

    — C’est pourtant simple, poursuivit Mustapha en employant le même ton décontracté. Trouves-tu Lise attirante ? Sensuelle ? Sexy ? Un peu des trois peut-être...

    Incrédule, je jetai un coup d’œil à la principale intéressée pour voir un peu comment celle-ci prenait la chose... Et, à ma grande surprise, c'est un visage aux traits parfaitement calmes et sereins auquel j'eus affaire.

    A un moment donné, je crus comprendre ce qu'il se passait.

    — Vous me faîtes une blague ? demandai-je alors.

    Mais aucun des deux ne daigna me répondre ; murés dans leurs silences respectifs, ils s'occupèrent à leur façon : Lise en jouant avec une mèche de ses cheveux, observant la scène d’un œil distant, une froide résignation habitant tout son être, et Mustapha en faisant glisser son verre de droite à gauche sur la table.

    Et ainsi du temps passa...

    Oui, il passa, jusqu'à que je réalise tout à coup que tous deux, en fait, attendaient... Qu'ils attendaient ma réponse.

    — Vous êtes une jolie fille, dis-je alors.

    Et j'étais sincère en disant cela.

    Lise était une jolie rouquine aux cheveux fins et brillants qui lui arrivaient jusqu'au cou. Ses yeux étaient pétillants et malicieux.

    — Tu as entendu ça, ma chérie, fit Mustapha. Lionel te trouve à son goût... C'est pas une bonne nouvelle, ça ?

    Il partit ensuite dans un grand rire sonore qui, littéralement, fit vibrer les murs de l'appartement.

    C'en était trop pour moi. Je ne savais pas à quel jeu ils jouaient au juste, et cela ne m'intéressait pas non plus de le savoir.

    — Bonne nuit, dis-je en me mettant debout.

    Mustapha se redressa sur sa chaise.

    — Non, reste, Lionel, me pria-t-il. Je vais tout t’expliquer.

    A contre-cœur, je me rassis donc, et, la mine renfrognée, attendis ses explications.

    Mustapha prit une inspiration et dit :

    — En réalité, il ne se passe absolument rien entre Lise et moi. (Ceci était une demi-surprise pour moi.) Voilà ce qu'il s'est passé, dit-il ensuite. Un soir, oh... il devait être au environ de vingt-deux heures, lorsque quelqu’un est venu frapper à ma porte. Comme ça. (Avec ses phalanges il tapa trois petits coups sur la table.) Mais à ce moment-là j'étais sous la douche je n'ai pas pu ouvrir. Cependant... figure-toi qu'une petite heure plus tard, à nouveau trois petits coups. Exactement les mêmes. Secs et nerveux. On aurait dit un écho des premiers. Quoiqu'il en soit, cette fois-ci j'ai pu aller ouvrir... Et devine un peu sur qui je suis tombé ?

    Durant quelques secondes je fis semblant de réfléchir, avant de dire :

    — Heu... Lise, peut-être ?

    — Tout à fait ! cria presque Mustapha, dont les traits du visage témoignaient à quel point il était passionné par son propre récit. Il s'agissait bien de Lise. Elle avait attendu durant tout ce temps.

    — Fascinant, commentai-je. Je peux y aller maintenant ?

    Le visage de Mustapha changea d'expression, devenant tout à coup grave.

    — Il y a un problème ? fis-je.

    Dans un souffle, Mustapha déclara alors : 

    — Lise est une machine. C'est un robot.

    Instinctivement, je braquai mon regard vers la main droite de cette dernière, et, à mon grand soulagement, vis que celle-ci, posées bien en évidence sur la table, était d’une blancheur immaculée.

    — Elle n'a pas la Marque, dis-je. Elle n'est donc pas un robot.

    De plus, pensai-je en mon for intérieur, si elle avait eu la Marque je l'aurais remarqué depuis fort longtemps...

    C'en est pourtant un, insista Mustapha. Lise est un robot errant.

    Je secouai la tête.

    — C'est impossible, dis-je. Elle n'a pas la Marque. Elle ne peut donc pas être un robot.

    Je ne pouvais démordre de ma position ; et Mustapha aurait beau insister autant qu'il voudrait, cela n'y changerait rien.

    Car depuis que j'étais enfant, je savais que ce qui distinguait un être humain d'un robot... c'était la Marque.

    Lorsque cette dernière était là, cela était synonyme de machine. L'inverse, d'humanité. C'était aussi simple que cela. Et cela constituait une vérité éternelle et immuable qu'un simple coup d'œil permettait de voir.

    Tous ceux de ma génération, d'ailleurs, connaissaient tout ça par cœur. On pouvait même parler, à ce niveau-là, de conditionnement-réflexe.

    Alors... entendre Mustapha me dire que Lise était une machine était, de mon point de vue, aussi absurde et insensé que de l'entendre m'affirmer qu'elle était une girafe ou un camion !

    Regardant Lise droit dans les yeux, je lui dis :

    — Ecoutez, je ne sais pas ce qui fait que vous avez atterri ici, mais si j’ai un conseil à vous donner, partez très loin ! Vous êtes tombée sur un cinglé !

    A moins que vous ne le soyez vous aussi, pensai-je en mon for intérieur, ce qui, à ce moment-là, changeait complètement la donne... et vous faisait être parfaitement à votre place ici, formant un couple parfait avec Mustapha.

    Comme Lise restait de marbre, je pensai : Peut-être se croit-elle être également une machine...

    Car cela arrivait parfois, bien que les cas fussent extrêmement rares.

    Si mes souvenirs étaient exacts, les psychiatres avaient nommé cette maladie l'egomachinisme.

    C'est alors que, soudain, j'eus un éclair de conscience. Car tout semblait correspondre...

    — Lise, dis-je alors, vous présentez tous les signes cliniques de l’egomachinisme : économie de mouvements, caractère effacé, expressions faciales quasiment inexistantes... De plus, vous semblez complètement adhérer au propos Mustapha. Alors, je vous pose la question : vous prenez-vous pour une machine ?

    Lise s'apprêtait à parler, mais Mustapha intervint pour dire :  

    — Lorsque Lise est sortie d'usine, elle avait la Marque ; oui, à ce moment-là elle l'avait, à l’instar de millions de ses congénères. Mais elle et son groupe sont parvenus...

    — Son groupe ? répétai-je.

    — Son groupe de robot errants... dit Mustapha, faisant allusion-là à ces robots qui, après avoir été abandonnés par leur propriétaire, se réunissaient en "bande" et déambuler sans fin le long des rues et des avenues des villes du monde entier, tel des zombies mécaniques...

    L'histoire de ces machines domestiques était, du reste, pour toutes à peu près la même. Comprenant que leurs propriétaires allaient incessamment sous peu se débarrasser d'elles (au profit, en général, d'un modèle plus récent), les voilà qui s'évertuaient à tout mettre en œuvre pour échapper à ce funeste sort, car celui-ci était synonyme de destruction pour elles — une perspective que leur programme interne les enjoignant à l'auto-conservation refusait (cela va sans dire) catégoriquement. Et le moyen le plus sûr qu'elles avaient trouvé pour satisfaire ce dernier était la fuite...

    Elles se "transformaient" alors — du moins, celles qui avait réussi à prendre la poudre d'escampette — en ce qu'il était coutume d'appeler des robots errants.

    Mais un robot errant ne restait jamais seul.

    En effet, au bout de quelques jours, celui-ci réussissait en général à établir le contact avec d'autres de ses congénères aillant subis le même sort que lui. Ensemble, ils formaient alors un petit groupe de robots (composé en général de quatre ou cinq machines, pas d'avantage, afin de ne pas attirer l'attention), se soutenant mutuellement dans leur lutte pour ce qu'il faut bien appeler la survie...

    Une lutte pour la survie qui ne portait, d'ailleurs, à aucun autre moment mieux son nom que lorsqu'une escouade de la Fourrière Robotique surgissait tout à coup d'un coin de rue, avec à son bord une dizaine d'agents suréquipés en matériels de protections, d'armes de captures et d'annihilateurs en tous genres, et qui après avoir sauté en route, se mettaient à foncer, tels des joueurs de hockey sur glace complètement enragé, vers un groupe de machines errantes qui, acculées au fond d'une rue sans issues, ne pouvaient rien faire d'autre que d'assister à leur propre déchéance, à leur propre annihilation prochaine et à leur propre incapacité de n'avoir pu être à la hauteur, de n'avoir pu satisfaire leurs instructions programmés.

    Ouvrant la bouche, Lise dit :

    — Mon histoire a vraiment commencé le jour où on m’acheta dans un supermarché. Mes acquéreurs — un couple de trentenaires appartenant à la classe moyenne — en avaient assez de leur vieux robot domestique, capable seulement de faire le ménage et la vaisselle. Eux, ce qu'ils voulaient, c'était un modèle plus complet. Faut dire qu'ils travaillaient tous les deux la journée, et, lorsqu'ils rentraient le soir, ils ne voulaient rien d'autre avoir à faire qu'à s'occuper d'eux-mêmes. Durant cinq années, je fus donc leur bonne à tout faire. Je leur faisais aussi bien le ménage que allais accompagner leurs enfants à l’école. Je leur concoctais aussi de bons petits plats. (Elle précisa :) Mes blocs-mémoire possèdent toute l’histoire culinaire humaine, ce qui fait que j'ai la capacité de cuisiner aussi bien des plats d'aujourd'hui que d'autres remontant à la préhistoire... Et si cela ne s'avère pas encore suffisant, je peux, grâce à une de mes nombreuses interfaces, me connecter à Internet afin d'effectuer les mises à jour nécessaires...

    — Tu vois, commenta Mustapha, Lise n'est pas n'importe quel robot : elle est un robot... évolutif.

    — Mais tous le sont, répliquai-je sur un ton sérieux, avant de me rendre compte que sa remarque n'était rien d'autre que du cynisme.

    Mustapha posa une main sur l'épaule de Lise, et lui dit, comme s'il s'adressait à une enfant :

    — Veux-tu maintenant expliquer à Lionel pourquoi tes propriétaires se sont débarrassés de toi...

    Lise hocha la tête avant de s'exécuter.

    — Un beau jour, dit-elle, j’ai commencé à mettre trop de sel dans les plats et aussi à faire tomber les assiettes. Mes propriétaires on donc fait venir un réparateur. Celui-ci, après un bref examen, diagnostiqua qu'un de mes organes nanoscopiques était défectueux. Comme à ce moment-là je n'étais plus sous garantie, et que le prix pour la réparation s'avéra être exorbitant, mes patrons décidèrent, une fois de plus, de s'offrir un nouveau modèle... — et, cela va sans dire, de m'abandonner moi, leur ancien modèle, à la fourrière.

    Elle parlait d'une voix monocorde d'où aucune tristesse ne filtrait. (Ce qui, tout bien considéré, était assez logique, puisqu'elle se prenait pour une machine...)

    — C'est le récit classique, dis-je. Et laissez-moi deviner la suite : vous avez réussi à vous enfuir... Et ce, avant que la fourrière ne vous mette la main dessus. 

    Elle acquiesça.

    — En effet, dit-elle. C'est ce qu'il s'est passé. Je suis partie dès le moment où j'ai su qu'un véhicule broyeur était en route...

    Décidément, la folie de cette fille manquait cruellement d'originalité.

    — Tu vois, analysa Mustapha, à l'instar de nombreux robots domestiques, il s'est produit comme un saut quantique dans le cerveau luminique de Lise, la poussant à d'avantage écouter son programme d'auto-conservation que celui l'enjoignant à obéir à ses propriétaires...

    Comme je n'avais pas envie d'entrer dans une conversation trop technique, je fis :

    — Et en ce qui concerne la Marque ? Où s'est-elle envolée ?

    — J'y viens, dit Mustapha. (Il s'empara de son verre, vida son contenu d'une traite, avant de poursuivre.) Il est rapidement apparu au groupe de robots dissidents dont Lise faisait partie — et dont elle fait, d'ailleurs, toujours partie — que jouer au chat et à la souris avec la Fourrière Robotique ne s'avérait finalement pas être une méthode si efficace que cela pour satisfaire leur programme d'auto-conservation... Ils se sont alors mis à réfléchir, à se demander ce qui les exposait le plus au danger. Bien évidement, l'élément qui leur apparu être le plus compromettant pour eux, le plus dramatique, était la Marque. Dès lors, ils cherchèrent un moyen de la supprimer. Et, à la longue, ils y sont parvenus.

    — Je n'y crois pas une seconde, dis-je.

    — C'est pourtant la vérité, Lionel. C'est pourtant ce qu'il s'est passé : ces robots sont réellement parvenus à supprimer leur Marque.

    Je me mis alors en quête de rassembler dans mon esprit les informations que j’avais pu glaner ici et là sur la Marque.

    Si mes souvenirs étaient exacts, la Marque — qui n'était rien d'autre qu'un halo lumineux rouge, d'une vingtaine de centimètres de diamètres, projetée autour de la main droite de chaque robot — était émise par un petit générateur holographique se trouvant à l'intérieur même dudit organe.

    Et tant bien même que cette main fût revêtue d’un gant - un gant fait en n'importe quelle matière, du reste -, la fréquence électromagnétique émise par le générateur était si fine (tout étant inoffensive pour les personnes susceptibles d'entrer en contact avec ce champ) que la projection passait sans problème au travers... faisant de la Marque un signe ne pouvant nullement être dissimulé.

    Et, en outre, si, pour une raison ou pour une autre, le générateur s'arrêtait d’émettre la Marque, c'est le système nerveux complet du robot qui s’autodétruisait dans l’instant... De façon à ce que, ainsi, tout risque de prendre un androïde pour un humain était à jamais écarté. Et, à ma connaissance, cela n'était jamais arrivé.

    — Est-ce que les autorités sont au courant ? demandai-je à Mustapha.

    — Sans doute pas, me répondit ce dernier.

    Après tout, pourquoi pas ? me dis-je. Pourquoi une telle histoire ne serait finalement pas vraie ?

    Les robots errants ne passaient-ils pas tout leur temps à fuir la Fourrière Robotique ? (Créant, au passage, des emplois et de l'animation dans les rues...) Qui avait-il alors d'étonnant à ce qu'un jour ou l'autre ceux-ci trouvent un moyen imparable pour assurer leur survivance ? Enfin... imparable était un grand mot, puisqu'il existait d'autres méthodes pour savoir à qui l'on avait affaire. Le scanner, par exemple. Bien que cela demandât plus de temps.

    — Bon, dis-je au bout d'un moment, imaginons que je vous crois. Eh bien quoi ? C'est vous maintenant, Lise, qui faîtes le ménage chez Mustapha ?

    — J’ai bien essayé de lui faire faire la vaisselle, répondit celui-ci, mais elle a catégoriquement refusé.

    Je ne savais pas si je devais en rire ou en pleurer.

    — Je comprends alors désormais mieux pourquoi vos anciens propriétaires ont voulu se débarrasser de vous, dis-je à Lise sur le ton de la plaisanterie.

    Mais mon humour ne prit pas, et je la vis baisser les yeux pour étudier les motifs de la nappe.

    — Merci pour le verre, dis-je ensuite en me levant. Et merci aussi pour la petite histoire.

    — Reste dîner, me dit Mustapha.

    — Non, dis-je.

    J'étais fatigué et souhaitais rentrer le plus tôt possible.

    — Mais si... restez, implora à son tour Lise, car ce n'est pas parce que je refuse de cuisiner que nous ne pourrons pas faire tous les trois un bon repas ; le sélecteur de nourriture que possède Mustapha reste un appareil gastronomique performant, vous savez... Certes, les mets qu’il confectionne ne sont pas tous aussi réussis que ceux dont les robots de mon espèce sont capables de faire, mais leur niveau de qualité reste cependant tout à fait correct...

    Après avoir remis ma veste, j'annonçai :

    — Maintenant, je sais que vous n'êtes pas une machine.

    Le visage de Lise devint tout à coup interrogateur.

    — Ah oui ? fit-elle. Et qu'est-ce qui vous fait dire cela ?

    Avec un sourire, je lâchai :

    — Les robots n’insistent jamais !

 

 

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